La toilette à travers les siècles au musée Marmottan

Le musée Marmottan-Monet propose de nous plonger avec délice dans l’histoire de notre plus grande intimité, celle de la toilette. Parce que se laver dans une pièce dédiée n’a pas toujours été un acte quotidien et banal, retour sur la naissance et l’évolution de ce geste à travers l’histoire de l’art. Passionnant.

 

C’est un thème qui n’avait jusque-là jamais fait l’objet d’une exposition dédiée. Pourtant, les représentations dans la peinture de jeunes femmes dans l’intimité de leurs ablutions ne manquent pas et ont souvent été l’objet d’inspirations de la part des artistes. Une centaine de tableaux, estampes, photographies et images animées rythment donc le parcours chronologique de cette thématique incontournable dans l’art. D’une manière générale, la représentation du bain, dès le XVIe siècle, apparaît comme un moment de plénitude, et l’occasion de représenter le corps de la femme nu. Dès 1500, ce rituel est imaginé au milieu d’une nature luxuriante, c’est davantage le nu qui est célébré, le bain n’est qu’un prétexte finalement.

C’est en tout cas ce que nous montre dès l’entrée de l’exposition cette immense tapisserie intitulée Le Bain datant du commencement de la Renaissance. On y voit une noble jeune fille entourée de domestiques préparant son corps, peut-être à une nuit nuptiale, un moment intime qui devient un hymne au rêve et à la féminité. Cependant, cette imagerie est loin de représenter la réalité. L’immersion dans une cuve ou la fréquentations des bains reste une pratique rare. L’accès à l’eau est toujours difficile dans les villes et les logements du XVIe et même du XVIIe siècle. Et surtout, une crainte existe à son égard. Cette dernière est porteuse de maladies, notamment la peste. On la stigmatise : prendre un bain devient source de tous les dangers. Ce dernier finit alors par disparaître complètement des pratiques et même des représentations dans l’art.

Toilette “sèche”

Le geste quotidien de propreté se passe donc de l’eau, qui est de mauvaise qualité, porteuse de virus et des pires croyances. La toilette se limite désormais  à un décrassage à sec du visage à l’aide d’un linge, l’ablution se limite aux mains. Le linge, le parfum, les onguents sont les principaux outils du nettoiement, on imagine les odeurs que chacun devait dégager… Du coup, ce sont les gestes de beauté qui prennent le pas dans les représentations artistiques, comme ceux de la coiffure, du maquillage ou encore de l’habillage qui sont pensés comme un spectacle. Cela se passe dans la chambre, une table sur laquelle on dispose miroirs et onguents est au centre du tableau.

Une toile illustre bien ce phénomène, Une dame à sa toilette (1738) de François Boucher. On y voit une jeune femme brune inclinée vers son miroir, qui se fait belle pour un homme dont elle tient le portrait en médaillon. La belle est en train de rehausser son teint abondamment poudré d’une mouche. Le cadrage est serré, à l’image de l’intimité qui distingue le moment de la toilette. A partir du XVIIIe siècle, avec les Lumières, c’est le retour progressif de l’eau. On invente de nouveaux accessoires, c’est l’apparition du bidet, le lavement des parties intimes, celui des pieds ou d’autres parties du corps peuvent encore se faire en présence de domestiques.

Francois Boucher L’enfant gâté 1742 ? Ou début des annees 1760 ? Huile sur toile 52,5 X 41,5 cm /Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle Karlsruhe © akg–‐images

Les espaces se particularisent. Les femmes ont leur boudoir, les hommes leur cabinet privé qui deviendra le fumoir. Dans ces pièces, les tableaux qui ornent les murs sont volontiers licencieux. Les plus libertins sont cachés par un rideau ou par un autre tableau comme ce sera le cas pour L’Origine du monde de Gustave Courbet. Avec le XIXe siècle, l’intimité de ce moment devient absolue, telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Eau à tous les étages

C’est également la conquête de l’eau. Il faudra encore du temps pour que celle-ci arrive à tous les étages des immeubles, bien sûr, mais elle devient enfin plus accessible. Ce siècle serait-il enfin celui de la propreté ? En tout cas, la pratique d’ablutions quotidiennes apparaît désormais comme une exigence hygiénique. La “femme à la toilette” redevient un thème pictural de prédilection, plus proche de la réalité que du rêve. Les corps que montrent les artistes sont imparfaits, les formes imposantes, ou flasques. On n’hésite pas non plus à détailler des courbes vieillissantes. Nous sommes loin des anatomies idéales des nus académiques.

À la fin du XIXe siècle, c’est Edgar Degas qui accomplit une nouvelle révolution dans la représentation de la toilette comme de vraies scènes du quotidien. La femme dans toutes les positions possibles, la bassine ou le broc dans la chambre ou même la salle de bains d’une maison close où les filles étaient tenues de se laver. Les cadrages sont resserrés sur les corps. Avec Pierre Bonnard, la salle de bains devient un refuge contre le monde et, finalement, prend peut-être pour la première fois sa fonction moderne appelant à l’abandon de soi.

Edgar Degas Femme dans son bain s’épongeant la jambe / Vers 1883 Pastel Sur monotype19,7 X 41 Cm / Paris, Muse d’Orsay, legs du comte Isaac De Camondo, 1911 © RMN–‐Grand Palais (musee d’Orsay) / Herve Lewandowski

Le XXe siècle sera celui du plaisir psychologique de prendre un bain, c’est le triomphe d’un individualisme jusque-là inédit. Puis vient après la Première Guerre mondiale l’émergence des premières lignes de cosmétiques avec des femmes entrepreneuses comme Helena Rubinstein, Estée Lauder ou encore Elisabeth Arden qui imposent le concept de “maison de beauté”. Les bourgeoises se maquillent. Les campagnes de publicité vantant les bienfaits de ces produits apparaissent et popularisent les cosmétiques, l’univers de la beauté s’affirme de plus en plus dans la société, imposant une image qui évolue avec les modes et ses décennies. L’exposition s’achève sur les années 2000, avec le travail de certains photographes actuels sur le corps comme sujet essentiel, à l’image des clichés sexy de Bettina Rheims. Car si de nos jours, les corps dénudés s’exhibent désormais sans (presque) aucun complexe, ils restent source d’une obsession esthétique sans fin.

Après le bain, femme nue couchée 1885-1890/ Pastel sur papier 48.3*88.3 cm / Suisse, Collection Nahmad / Edgar Degas (c) Suisse, Collection Nahmad / Raphaël Barithel