La vie des objets

Alors qu’une rétrospective vient de lui être consacrée au Musée d’art contemporain de Montréal, l’artiste canadienne Liz Magor, née en 1948, investit l’espace industriel du Crédac. Dans son exposition The Blue One Comes in Black, elle explore avec une surprenante tendresse le monde vulnérable des objets.

Liz Magor se préoccupe principalement des objets délaissés, usés. Ainsi, des couvertures achetées dans des magasins de seconde main se trouvent, après leur nettoyage au pressing, suspendues à des cintres, pliées, repassées et même reprisées. De ce geste artistique émane une grande bienveillance à l’égard de ces pièces de tissu, que l’artiste soigne véritablement. Panser les plaies d’une vieille couverture trouée, quoi de plus juste, au fond, quand celle-ci a passé sa vie d’objet à réchauffer des corps ? D’autant que ces corps ont laissé leur empreinte : marques d’usure, accrocs, brûlures de cigarettes… Ces objets disent quelque chose de leurs anciens propriétaires, ils sont les témoins attachants de vies anonymes, aussi portent-ils en eux de grandes potentialités narratives. Et par le traitement affectueux que l’artiste leur applique, ces objets en fin de vie, abandonnés, acquièrent le statut d’œuvre d’art. Quel saisissement de constater que, sur les murs de l’espace d’exposition, les couvertures prennent indubitablement l’allure de toiles abstraites : l’objet mis au rebut, oublié, attire à nouveau les regards ! Naît alors un sentiment d’empathie mêlé d’amertume, face à ce qui émerge douloureusement ici : l’évidente absence de pérennité dans les liens qui nous unissent aux objets, si caractéristique de notre société.

Pour les préserver de la détérioration due au temps et à l’usage, l’artiste abrite également divers objets dans d’étranges enveloppes protectrices en silicone (série All The Names, 2014). Ces boîtes translucides font l’effet de modestes capsules temporelles, pourtant bien déterminées à traverser les années. Une certaine luminescence émane de ces œuvres, ajoutant au mystère de leur contenu rendu indiscernable par l’épaisseur du caoutchouc.

Les sacs de courses échoués sur le sol un peu plus loin se trouvent eux aussi figés dans leur état actuel. Il s’agit en vérité de moulages incroyablement réalistes, conçus en gypse polymérisé, témoignant d’un délicat travail de sculpture. Devenus armures, ils semblent protéger plus efficacement les fragiles choses qu’ils contiennent. Dans de curieux assemblages, divers objets (oiseau naturalisé, ours en peluche…) sont disposés sur des socles : ce sont là encore des reproductions en gypse polymérisé, qui revêtent l’apparence trompeuse de boîtes en carton. Si ces associations entre moulages renversants de réalisme et objets réels peuvent surprendre ou amuser, ils interrogent également, en filigrane, sur le rapport hiérarchique existant entre sculpture et ready-made.

Ainsi, Liz Magor dialogue avec le monde matériel. Avec une douceur mélancolique, elle donne vie à un univers singulier et touchant de délicatesse, au sein duquel les objets semblent habités d’une existence propre. Qu’elle répare les blessures du temps en soignant des objets dévalués, ou qu’elle fige dans le temps des objets du quotidien dans ses moulages hyper réalistes… Liz Magor s’efforce de garder les choses vivantes le plus longtemps possible et sonde avec justesse notre rapport au temps, à la mort.

 

Liz Magor, The Blue One Comes in Black, Jusqu’au 18 décembre Centre d’art contemporain d’Ivry – Le Crédac, La Manufacture des Œillets, 25-29 rue Raspail, 94200 Ivry-sur-Seine. M°Mairie d’Ivry / RER C, Ivry-sur-Seine, Tous les jours sauf le lundi, de 14h à 18h (19h le weekend). Entrée libre.

Jusqu’au 29 octobre, Liz Magor présente également l’exposition Humidor à la galerie Marcelle Alix.