LA VIE MODERNE SELON GERMAINE KRULL

Germaine Krull (1897-1985) est moins célèbre que les photographes vedettes du début du XXe siècle : Man Ray, Moholy-Nagy ou Kertész. Sans doute parce que sa carrière a été courte et chaotique… Pour autant, la rétrospective foisonnante qui se tient jusqu’à la fin du mois met à l’honneur une œuvre multiple et novatrice. Où Paris est le sujet privilégié.

Dans les années 1920, Germaine Krull est une jeune femme moderne. A vingt-cinq ans, la photographe allemande a déjà beaucoup voyagé, beaucoup expérimenté, beaucoup vécu. Aussi a-t-elle échappé in extremis à une condamnation à mort en 1919 quand, militante d’extrême-gauche, les contre-révolutionnaires renversent la brève République des conseils de Bavière… De quoi convaincre quiconque de préférer la pratique de la photographie à l’engagement politique corps et âme. Pour autant, son tempérament et son penchant pour la contestation de l’ordre établi se retrouvent dans la pratique de son art, où elle s’affilie aux avant-gardes de l’époque qui défient les règles de l’académisme. Un certain Joris Ivens qui a partagé sa vie en dresse un  portrait succinct : « Germaine était une force et cette force était désordonnée. Elle se voulait libre, affranchie des conventions dans tous les domaines ».

 

La Nouvelle Vision

Hans Basler — Portait de Germaine Krull, Berlin, 1922 Tirage gélatino-argentique 15,9 x 22 cm Museum Folkwang, Essen © Estate Germaine Krull, Museum Folkwang, Essen

Dans le domaine de la photographie, l’exposition du Jeu de paume démontre en tout cas que l’artiste s’est exercée à tous les genres, du nu au reportage social en passant par la série industrielle, et que chaque nouveau sujet a été l’occasion de faire preuve d’audace, voire d’innover. En parcourant la rétrospective riche de cent trente tirages d’époque, noir et blanc donc, plus des publications dans les magazines et dans livres, il faut certes s’imaginer près d’un siècle en arrière pour apprécier pleinement le caractère novateur des images. Quand Germaine Krull fait d’elle-même un autoportrait où elle se montre de face, vautrée sur un lit, la cigarette à la main, c’est audacieux et très moderne. Car nous sommes en 1922. Idem quand elle photographie des couples de femmes nues ou dévêtues. De quoi bousculer les mœurs. Tout comme elle bouscule les manières de réaliser une prise de vue. Germaine Krull s’intéresse aux détails, ou elle tient son appareil de travers, photographie Paris vu de haut, en plongée, ou telle structure métallique par en dessous. A l’époque, ce n’est pas banal. Hormis chez les tenants de la « Nouvelle Vision » (dont László Moholy-Nagy, influence manifeste de la photographe), courant photographique des années 1920 à 1940 qu’elle rejoint. Ils abandonnent la prise de vue frontale et horizontale héritée du passé, au profit d’angles inédits rendus possibles grâce à de nouveaux petits appareils photo maniables, type Leica. Celui de Krull s’appelle l’Icarette. Sa taille réduite permet une grande proximité avec les sujets et de l’avoir rapidement en main.

 

Toujours ailleurs

Anonyme — Germaine Krull dans sa voiture, Monte-Carlo, 1937 Tirage gélatino-argentique. 13 x 18,3 cm Museum Folkwang, Essen © Estate Germaine Krull, Museum Folkwang, Essen

La « Nouvelle Vision » s’inspire du courant artistique allemand nommé la « Nouvelle Objectivité » (1918 – 1930). Il prône un retour au réel et au quotidien que l’on entend représenter sans l’enjoliver. D’où sans doute l’attention que Germaine Krull porte à la rue, aux quartiers populaires de Paris, aux clochards ou à « la Zone », endroit douteux s’il en est. Ces sujets constituant d’ailleurs l’un des intérêts de l’exposition, en termes de témoignage historique. Certes, avant Germaine Krull, le photographe Eugène Atget s’était intéressé en pionnier du genre aux « petites gens » de Paris. Mais elle a le don de s’extraire de l’impératif documentaire du reportage pour s’attacher au côté visuel des sujets. Où jaillit par exemple la valeur esthétique d’un tas de ferrailles du marché aux puces. 

Une autre passion de la jeune Allemande est de réaliser une série de « fers ». Autrement dit ces constructions métalliques dont la Tour Eiffel serait l’édifice ultime. En 1928, la parution d’un livre novateur intitulé Métal fait d’elle la photographe d’avant-garde la plus en vue à Paris. La même année, elle est engagée par le magazine Vu, très friand de ses clichés qui penchent… L’activité de reporter s’accorde bien à son goût pour les changements d’horizons, et vaut au visiteur de l’expo quelques vues de la France d’avant-guerre, qu’elle parcourt parfois en automobile (nouvelle marotte synonyme d’indépendance et de liberté). On recommande ses carnets de route, et en particulier les légendes des photos, joliment tournées. Plus loin, on la suit en Afrique et au Tibet, bien après qu’elle ait pris part à la bataille d’Alsace en 1944 – là encore, témoignage saisissant. A l’issue de cette rétrospective dense et vagabonde, on regrette juste que des formats parfois trop petits, au regard des sujets, ne permettent pas toujours d’en apprécier la valeur artistique, voire le choc esthétique. Alors on regardera de près toutes les vies de Germaine Krull.