La « vraie rencontre » avec l’humoriste Chris Esquerre

Cinq ans après le succès de son premier seul-en-scène, le revoilà au Théâtre de la Madeleine « Sur rendez-vous ». L’humoriste nous parle de ce nouveau spectacle « conçu dans l’idée de divertir le public définitivement », de sa fausse émission diffusée sur Canal +, Importantissime, mais aussi de gros chiens et de pandas. Discussion profonde avec un homme « en pyjama dans sa tête ».

Ça fait quoi d’avoir une page Wikipedia ? 

Chris Esquerre : Très bonne question. C’est vrai que la première fois qu’on la voit, on a vraiment l’impression d’entrer dans le domaine public. Mais en général, ça arrive au bout d’un certain nombre d’années quand tu t’en fous d’avoir une page Wikipedia. C’est une chose assez vraie dans certains domaines de la vie professionnelle, d’ailleurs : ce que tu obtiens arrive souvent un chouïa plus tard que ce que tu pouvais espérer.  

Tu es d’accord si on qualifie ton humour d’« underground » ? 

Ah bon ? 

Tu joues tellement sur l’absurde et le second degré que ça ne peut pas plaire à tout le monde, mais pour ceux à qui ça plaît, en général c’est le coup de foudre. 

Ah dans ce sens, oui c’est vrai, ça ne me déplaît pas, même si je dirais plutôt « alternatif »… Ce que tu fais c’est une restitution d’interview ? 

C’est un question/réponse… 

D’accord. C’est-à-dire que ça pourrait presque se faire par écrit. J’aime bien aussi par écrit parce que les réponses sont plus denses, plus concises et mieux exprimées quand elles sont préparées. 

Le risque c’est aussi de perdre un peu d’authenticité, non ? 

Non, parce que ça consiste surtout à mettre en forme une idée d’une façon honnête. Ma réponse ne va pas différer parce qu’elle est préparée, je pourrais très bien, là, maintenant, réfléchir quelques secondes et te mentir. Je ne dirais pas que l’on y gagne en authenticité… 

En spontanéité alors ? 

Peut-être un peu… Mais ce que tu gagnes en spontanéité tu peux aussi le perdre en intérêt. La spontanéité du fait que je ne sais pas, sur le moment, répondre à telle ou telle question, me paraît moins intéressante que la profondeur d’une vraie réponse pour laquelle j’ai passé dix minutes devant mon ordinateur. 

Mais une vraie rencontre humanise l’interview. 

Oui mais ce n’est pas une vraie rencontre parce que c’est toujours à sens unique, c’est un peu une escroquerie cette idée de « rencontre ». Tu ne vas pas restituer les questions que moi je t’ai posées. Une vraie rencontre c’est un dialogue, ce n’est pas une personne qui pose des questions et qui enregistre les réponses avec son dictaphone. 

Tu peux aussi sortir ton dictaphone. 

Bah non parce que tu pourrais très bien ne pas restituer ce passage, ce serait très drôle d’ailleurs. Mais t’as raison je devrais faire ça (il sort son téléphone et le pose sur la table), et comme ça j’alimenterais un support, un nouveau média. Parce qu’aujourd’hui on ne dit pas « j’écris un papier », mais « je lance un nouveau média »… Je trouve donc que tout est faussé dans cette idée de rencontre, j’ai d’ailleurs accepté d’aller dans ce type d’exercice si on peut parler de l’exercice en lui-même, c’est une façon d’avoir un vrai échange. Même si les gens n’apprennent pas grand-chose sur moi… Pourquoi on parlait de tout ça, déjà ? Tu vois, tu perds le fil de tes questions. 

On parlait de ton humour « alternatif »… 

Ah oui. C’est vrai que quand les gens accrochent à quelque chose de dit « alternatif » c’est plus solide et j’aime bien ça. Je préfère la solidité à la surface. Je préfère avoir 100 personnes qui adorent mon boulot plutôt que mille qui l’aiment bien, ou qui ne l’ont pas vraiment aimé pour les bonnes raisons. 

Ton truc c’est l’absurde, mais l’absurde a toujours un sens, non ? Dans ton spectacle, ce sont finalement des absurdités de la société que tu pointes du doigt. 

Quand je dénonce quelque chose, je dirais que ça se fait incidemment. C’est-à-dire que ce n’est pas fait pour avoir un sens, ça arrive par ricochet. Il y a d’abord le plaisir de dire un truc qui me fait rire et mon but est de le partager, pas de faire passer des messages. Après ça peut être sous-jacent oui, ici ou là. 

Pourtant ton émission Importantissime tourne le paysage médiatique en dérision. Qu’est-ce que tu penses du traitement de l’information aujourd’hui ? 

Dans Importantissime, je dénonce beaucoup plus que dans mon spectacle, oui. Je joue le rôle d’un producteur imbuvable et ça me permet d’égratigner tout ce monde-là. Je pense qu’il apparaît difficile d’innover aujourd’hui, parfois par manque de courage des chaînes, parfois par manque d’idées, et j’en suis co-responsable puisque je fournis des choses pour la télévision et la radio. Je ne veux pas prendre l’attitude du mec qui, de loin, distribue les bons et les mauvais points, je suis partie prenante. Si je produis peu, c’est parce que je n’ai pas de nouvelles idées. Ce sont des médias qui m’intéressent, je ne l’ai pas fait pour être remarqué, je l’ai fait parce que ça m’intéressait d’alimenter ces médias-là. Mon métier, c’est de surprendre, et pour surprendre il faut faire des choses nouvelles, que l’on ne vient pas de voir. Donc pour me surprendre il faut que je fasse des choses que je n’ai pas vues, sinon cela ne va pas me faire rire. Ce n’est pas une posture, mon métier est de partager ce qui me fait rire et pour me faire rire je dois faire quelque chose qui m’apparaît comme nouveau… « M’apparaît » ou « m’apparaisse » ? Tu mettras les bonnes terminaisons… 

Ou je mettrai des “(sic)”… 

(rires) Et les gens se diront : « Il est bien mignon, mais il parle n’importe comment ». Ce que je n’aime pas dans une interview, c’est quand les réponses sont écrites telles qu’elles ont été prononcées : par exemple si tu dis « j’te parie » et que c’est écrit « j’te parie », avec l’apostrophe. Je trouve ça nul. 

Ok, je mettrai « cela » au lieu de « ça » par exemple.

Voilà, mais attention à ne pas me donner un style trop ampoulé non plus. Je vais parler comme un homme politique : « Cet engagement qui est le mien… » Il n’y a que les hommes politiques qui parlent comme ça, on a l’impression qu’ils veulent gagner du temps. 

Tu as déjà imaginé Importantissime dans un format plus long ? 

À l’automne, sortira une version plus longue, qui durera treize minutes, grâce à Arielle Saracco qui me fait confiance. Mon idée est de tester jusqu’où la fiction peut prendre le pas sur le réel. Mais plus long que ça, le temps d’une vraie émission, ça ne tiendrait pas la route. Parce que c’est une fiction : d’ailleurs, les extraits sont des sortes de bandes-annonces d’émissions qu’on ne verra jamais. Et puis tout est au second degré, et c’est un vrai sujet aujourd’hui : la télévision a horreur du second degré permanent. Ce n’est donc pas possible, il y aurait trop d’embûches. 

Il est difficile d’imaginer que tu as commencé dans le monde du commerce. C’est cet univers qui t’a poussé à faire rire les gens ? 

Absolument pas. Certaines choses me faisaient évidemment déjà rire au lycée. J’ai travaillé trois ans en entreprise, mais je ne me sentais pas à ma place, je me suis beaucoup ennuyé. J’ai donc cherché un moyen d’être content en allant travailler, et j’en ai déduis que j’allais essayer d’être payé pour ne pas être sérieux. Je recherchais une sorte de confort, et la chose la plus confortable, c’est quand tu te sens en pyjama dans ta tête. Et c’est ça faire de l’humour, c’est être en pyjama dans sa tête. 

Ton nouveau spectacle laisse beaucoup plus de place à tes angoisses que ton premier. Certains thèmes abordés sont plus sombres : tu parles de ta grand-mère, de la mort… Considères-tu le rire comme un moyen de combattre ces angoisses, ou du moins de les apprivoiser ? 

Pas tout-à-fait, parce que je pense à la mort depuis très longtemps, bien que je sois en très bonne santé. Mais il n’y a pas d’effet thérapeutique. Ce n’est plus un sujet qui me traumatise. C’est un sujet dont l’intensité est partagée, puisque la mort concerne tout le monde, et je savais que ma façon de la voir pouvait être drôle pour les gens, même si le thème est archi vu et revu depuis très longtemps. J’aime beaucoup ce passage, je pense que c’est le genre qui fait du bien aux gens. Je voulais donner un peu plus de sens à ce nouveau spectacle, je me suis dit : « Si tu meurs demain et que ce soit le dernier, de quoi voudrais-tu parler, là, maintenant ? » J’ai mis l’essentiel. 

On peut savoir quel est ton animal totem ? 

Alors, je n’ai aucun totem parce que je déteste le sens même de ce mot. Je n’ai donc pas d’animal totem, je récuse cette notion, en revanche j’aime beaucoup d’animaux : les gros chiens dont on voit les yeux, parce que je n’aime pas trop ceux avec les yeux qui tombent. Sinon, comme tout le monde j’adore les pandas et comme tout le monde, j’aimerais bien en avoir un à la maison. 

Tous les vendredis et samedis à 19 h au Théâtre de la Madeleine, jusqu’au 29 avril. M° Madeleine. Places : de 19€ à 29€.