« Le Bord des mondes » : un vent de folie au Palais de Tokyo

Qu’est-ce-qui fait qu’une création est considérée comme une œuvre d’art ? C’est face à cette épineuse question que le Palais de Tokyo vous entraîne dans une extravagante exposition aux mille visages, à la frontière de la folie créative, de l’obsession artistique et de la recherche scientifique. À vous de voir où l’art se cache !

Peut-on faire des œuvres qui ne soient pas “d’art” ? C’est sur ce questionnement célèbre émis par Marcel Duchamp en 1913 que se fonde l’exposition Le Bord des mondes au Palais de Tokyo. Qu’ils soient visionnaires poètes, inventeurs fous ou doux utopistes, une trentaine de créateurs ont été sélectionnés pour l’originalité de leur travail transgressant allègrement les territoires au point de nous déstabiliser : en face de quoi sommes-nous ? La sensation d’être sur une planète haut perchée nous assaille dès l’entrée avec les créations de l’Américaine Bridget Polk, qui réalise des installations de “balancing rocks”, ou “pierres en équilibre”, à partir de parpaings, briques, dalles en ciment… En légende aurait pu être apposée la mention “réalisé sans trucage”. En effet, l’artiste n’utilise ni colle, ni autre artifice pour tricher, et arrive à superposer les pierres uniquement par la grâce de l’équilibre. On regarde bluffé ses sculptures en suspens montrant la fragilité de notre monde. Art ou magie ? Dans la salle suivante, une sorte de monstre nous fait face. Il s’agit d’un “Strandbeast”, ou “créature de plage”. Depuis plus de vingt ans, Theo Jansen se consacre à l’étude de cette espèce autonome qu’il a créée, faite de tubes d’isolation électrique, de tiges de bambou, de serres-câbles, de bouteilles en plastique et de voiles. Une vidéo de l’engin ressemblant étrangement à un dinosaure montre que ce dernier est capable d’avancer par la seule force du vent, le rendant d’un coup étonnamment vivant. Si l’envie vous prend de le voir en vrai, ce chercheur farfelu qu’est Theo Jansen transforme chaque été la plage de Scheveningen aux Pays-Bas en drôle de laboratoire où se déploient ses créatures poétiques. Nous passons dans l’obscurité la plus totale, où seul un spot éclaire une vitrine en verre posée au centre de la pièce. À l’intérieur de celle-ci se déploie majestueusement une toile d’araignée. Si la maîtresse des lieux n’est plus là, sa maison de fil a été retendue tout en délicatesse et c’est avec émerveillement que nous pouvons admirer son œuvre. Nous découvrons alors qu’il s’agit d’une superposition de toiles, d’une beauté surprenante. L’artiste ne s’appelle pas Spiderman mais Tomas Saraceno et travaille avec des scientifiques sur l’observation des systèmes environnementaux et biologiques. L’analyse de microsystèmes de la nature comme ces toiles d’araignées permet à cet architecte de formation de réfléchir sur des voies alternatives d’organisation du monde…

Inventions loufoques

De loin, cela ressemble à un alignement infini de cartes de jeux digne d’une plongée dans Alice aux pays des merveilles. En s’approchant, on remarque que certaines ont des trous rebouchés par des sortes de visages comme gommés par le temps. Il s’agit d’une œuvre de l’Américain Jesse Krimes, imaginée quand ce dernier était en prison. Au départ, cette idée lui est venue pour faire s’échapper symboliquement tous ses codétenus. Il a méthodiquement découpé les portraits de chacun d’eux dans le journal, les transférant ensuite sur de petites savonnettes de la taille d’un timbre, les réintroduisant et les cachant enfin dans des jeux de cartes (à la place des fameux trous). Il a réussi à faire sortir ces portraits ainsi dissimulés dans des lettres envoyées au monde extérieur. Au total, 300 visages gravés sur des savonnettes sont devenues la preuve de l’existence de tous ces individus privés de liberté. Œuvre de résistance ou folie pure pour tromper l’ennui ? Le résultat est en tout cas stupéfiant. En continuant le parcours, on tombe sur une pièce blanche du sol au plafond dédiée aux inventions loufoques du japonais Kenji Kawakami, qu’il appelle des “chindogu”. Une collection débutée dans les années 80 et qui compte aujourd’hui plus de mille spécimens uniques. Parmi eux, vous allez découvrir la casque porte-papier toilette, le sèche-cheveux pédestre, la place de parking portable, la grenouillère pour enfant permettant de faire la poussière au sol, le repose-bras (pratique pour la sieste au bureau), le masque pour application de rouge à lèvres (malin pour celles qui ont tendance à déborder), les chaussettes pédicure, ou encore l’anti-perte de boucle d’oreilles. Des idées dignes de Géo Trouvetou, où l’humour est maître. Mais derrière cette farce, on distingue une réflexion plus sérieuse sur le matérialisme de la vie moderne.

 

Photos : Murielle Bachelier