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Le Cabaret Décadent, Revue Électrique n°69 : année hérétique

Les cabarets n’ont jamais autant eu le vent en poupe que depuis qu’ils se parent de leurs atours les plus sombres et les moins consensuels. Après le Cabaret de Poussière, Madame Arthur et le Fashion Freak Show, nous sommes allés nous confronter au plus subversif des spectacles : le Cabaret Décadent. 

Le Cirque Electrique, antre de l’expérimental

Le cabaret décadent
© Hervé PHOTOGRAFF

 

À la périphérie de Paris, c’est une drôle d’image qui surgit en pleine agitation urbaine : aux abords de la Porte des Lilas, le chapiteau du Cirque Électrique trône entre les grandes voies de circulation, éveillant une atmosphère étrange, dissonante, presque surréaliste. Si le cirque s’est à présent incrusté dans le décor, c’est son mode de vie fondamentalement itinérant qui lui a permis d’acquérir la légitimité qu’on lui connaît aujourd’hui. Héritier du folklore circassien, Hervé Vallée – fondateur du Cirque Électrique – s’est approprié les codes traditionnels du genre pour les twister à la sauce contre-culture : à mi-chemin entre un concert punk-rock-électro, une foire désopilante et un freakshow 2.0, le Cirque Électrique conjugue le charme de l’ancien à la radicalité de la modernité.

Le cabaret décadent
© Hervé PHOTOGRAFF

 

Après avoir posé sa grande tente et ses caravanes en Île-de-France, en Bretagne ou encore en Belgique, la troupe nomade est adoubée en 2009 par la haute instance du spectacle vivant, le festival d’Avignon. La dimension d’action culturelle attachée au projet, le caractère expérimental ainsi que l’hybridité des propositions finissent par convaincre la ville de Paris qui invite en 2010 ce cirque laboratoire à poser ses bagages Porte des Lilas. Une nouvelle page s’écrit alors pour ce lieu culturel qui prend à cœur sa mission : en multipliant les liens avec les villes voisines (Les Lilas, Montreuil, le Pré Saint-Gervais, Bagnolet), le Cirque Électrique ancre résolument son influence dans le territoire.

Le Cabaret Décadent, signature du Cirque Électrique

Le cabaret décadent
© Hervé PHOTOGRAFF

 

Si la mode est au transgressif, le Cirque Électrique n’a pas attendu cette tendance pour se jeter à corps perdu dans la décadence. Signature du lieu, le cabaret revient pour une nouvelle revue qui donne le ton plus que jamais : au seuil du spectacle, le titre (« Le Cabaret Décadent, Revue Électrique n°69 ») fait monter la température, entre flash de Kamasutra et résurgence de la voix languissante de Jane Birkin. Interdit aux moins de 17 ans, le cabaret s’annonce tout autant poétique que subversif : mettant en exergue le célèbre « On n’est pas sérieux, Quand on a dix-sept ans », le spectacle renouvelle la référence à Rimbaud, déjà honoré dans une précédente création nommée d’après le titre du recueil Une Saison en enfer.

Le cabaret décadent
© Hervé PHOTOGRAFF

 

L’apanage de ce cabaret des temps modernes ? Revisiter les numéros de cirque les plus cultes en confiant leur exécution à de sulfureux personnages : hauts dignitaires religieux pervertis, créatures étranges ou encore prostituées effrontées. Si les tours les plus canoniques sont présentés (clown, jonglage, cerceau, contorsion, trapèze…), c’est la manière dont ils sont amenés et réalisés qui apporte un nouveau matériau : on jongle avec des quilles, mais aussi avec des testicules de chinchillas – pas de vraies, rassurez-vous, mais la ressemblance est troublante ! Les équilibristes marchent au plafond comme s’il s’agissait du sol, se paient le luxe de danser sur le fil de fer, non contents de réussir à marcher dessus, ou s’amusent à avancer sur des coupes en verre. De quoi séduire les amateurs de cirque autant que les spectateurs en quête de rupture !

 

Un voyage délicieusement impudent

Le périple commence dès l’entrée sous le chapiteau : des lumières rouges électrisent l’atmosphère tandis qu’on découvre en lettres lumineuses l’injonction « RE.ACT ! » incrustée sur la paroi du chapiteau. Fidèle au traditionnel cabaret, l’installation s’organise autour de tables disposées le long de la piste afin de pouvoir ajouter au plaisir visuel les joies gustatives pendant le spectacle. À côté des gradins, disponibles pour le reste des spectateurs, le bar assure le service, surmonté d’un espace pour l’orchestre où les instruments attendent leurs maitres : eh oui, pas de cabaret sans musique !

Le cabaret décadent
© Hervé PHOTOGRAFF

 

Le show commence sous les augures du maître de cérémonie. Avec son esprit cynique et ses réparties cocasses, le meneur de revue à l’humour grinçant nous fait l’honneur de sa présence tout au long du cabaret pour introduire chacun des tours. Il nous présente avec une drôlerie décapante les numéros les plus classiques comme les plus inattendus : il y a cette équilibriste, dont le rêve est de mourir sur scène, qui danse avec la grande faucheuse sur un fil bien aiguisé ou ce jongleur qui flirte avec les lois de la gravité en faisant virevolter des chapeaux tout légers. Soudain, entre dans le ring un robot venu de Kyoto, sorte d’humanoïde geisha aux longs cheveux roses : entièrement grimé, le danseur queer subjugue l’audience par son numéro de pole dance. Avant l’entracte, il s’agit d’aller se purifier : l’exorciseur de Madrid se saigne aux quatre veines sous notre regard terrifié…

Le cabaret décadent
© Hervé PHOTOGRAFF

 

Pas question de faiblir quand le spectacle reprend : une fanfare des plus machiavéliques nous invite à une danse macabre, escortant sur une chaise le mâle, désigné comme mal ultime. Pour asseoir son pouvoir, l’énergumène se hisse sur le mât chinois et rivalise d’expertise pour nous ravir…puis dévoile sa véritable identité : déguisée en homme, l’acrobate féminine ôte ses accessoires trompeurs jusqu’à dévoiler sa poitrine, preuve ultime, adressant un double « fuck » avec ses doigts habiles. Somptueuse façon de fustiger le diktat masculin ! Soufflés, secoués, les spectateurs ne sont pas au bout de leurs peines. Entre des tours de roue cyr et de trapèze qui font vriller les plus terre-à-terre, une ballerine équilibriste vient faire ses pointes sur des bouteilles en verre et nous sidère tandis qu’une nonne coquine expie ses péchés à coup de poiriers élaborés sur des pieds de table : et une seule main lui suffit…

Le cabaret décadent
© Hervé PHOTOGRAFF

 

Pour ne laisser aucune trace de cette grande cérémonie satanique, rien de plus sûr que le feu : la soirée se clôture en beauté avec des numéros enflammés ! S’avance sur la piste un clown désabusé, dandy à haut de forme et collerette, un Edward aux mains de feu pourvu de longues cisailles terminées par des flammes, suivi d’un pyromane jonglant avec des cordes incandescentes. Pour évacuer toutes ces images transgressives imprimées sur notre rétine, mieux vaut ne pas s’enfuir dès que le signal de fin vient retentir ! Tous les spectateurs sont invités à finir par la plus belle des hérésies : la piste se transforme en dancefloor rock’n’roll pour un effet des plus cathartiques…

Jusqu’au 30 mars

Cirque Électrique 
Place du Maquis du Vercors, 20e 
Tarif plein : 20 €, tarif réduit : 15 €
Réservez vos places en appelant le 09 54 54 47 24 ou en écrivant par mail à reservation@cirque-electrique.com