Le Corbusier et ses « machines à habiter » au Centre Pompidou

Son œuvre puissante suscita toujours des sentiments extrêmes de rejet ou d’admiration. À l’occasion du cinquantenaire de la mort du Corbusier, architecte cérébral s’il en est, le Centre Pompidou a décidé de lui rendre hommage à travers une rétrospective inédite dévoilant toutes ses facettes artistiques.

Une ombre plane sur le cinquantenaire de la mort du Corbusier. Le passé politique trouble de l’architecte, qu’on blâme d’avoir été proche du mouvement fasciste, a en effet resurgi. Pas de quoi pour autant faire oublier l’œuvre riche et protéiforme d’un grand urbaniste, révélée de façon vivante au Centre Pompidou jusqu’à début août. Car ici, ne vous attendez pas à voir uniquement des plans et des maquettes. Le Corbusier fut un touche-à-tout, concepteur de grands projets architecturaux, certes, mais aussi designer, peintre, dessinateur, sculpteur.

Montrer comment Le Corbusier fut novateur dans sa façon de penser la création architecturale n’est pas chose aisée tant il intellectualisa son approche. À ceux qui n’y verraient que de grands ensembles en béton, on peut dire que le provocateur Charles-Edouard Jeanneret, de son vrai nom, apporta finalement une modernité fracassante de visionnaire dans tout ce qu’il entreprit. Né à La Chaux-de-Fonds en Suisse en 1887, il sera naturalisé français en 1930. Le jeune Charles-Edouard désire devenir peintre. Charles L’Eplattenier, considéré comme l’un des créateurs de l’Art nouveau suisse, l’accueille dans son cours de dessin d’art, mais, ne percevant pas son talent, le dirige vers l’architecture et la décoration en 1904.

Il l’invite à participer à la réalisation d’une maison sous l’égide de l’architecte Chapallaz, en particulier la décoration de sa première villa à l’âge de dix-sept ans. Voilà comment démarre la carrière de l’architecte. L’exposition du Centre Pompidou, quant à elle, débute par ses toiles. Le Corbusier a peint toute sa vie entre quatre à cinq heures par jour, et environ 300 œuvres ont été réunies ici. On découvre une peinture aux couleurs vives et aux traits forts. Le corps humain est au centre de son œuvre, que ce soit dans ses tableaux ou ses projets d’urbanisme : voilà sans doute pourquoi le Centre Pompidou a décidé d’en faire la thématique centrale de l’exposition Le Corbusier, mesures de l’homme.

Formé en Allemagne, le futur grand maître y subit l’influence des psycho-physiciens et des théories de l’esthétique scientifique où tout peut être mesuré, y compris les sensations, les réactions cognitives ou la psychologie humaine. Épisode fondateur : entre 1910 et 1911, il fait un stage chez le grand architecte allemand Peter Behrens, un où il va s’initier à la technique des tracés régulateurs des plans et façades qui va jouer un rôle fondamental dans son travail, découvrant le passage de l’Art nouveau au modernisme. Dans les années 20, la venue à Paris de son cousin, Pierre Jeanneret, jeune architecte, lui fournit un solide associé. Ensemble, ils lancent leur propre agence. Pendant dix ans, elle va réaliser bon nombre de villas et d’habitations (villa Stein, villa Savoye…) où les éléments du langage architectural corbuséen vont se mettre en place.

 Le Corbusier, Pierre Jeanneret, Pavillon de l’Esprit Nouveau, Paris, 1925 Photographie (c) FLC, ADAGP, Paris 2015 (c) ADAGP, Paris 2015

La cité moderne

Avec la crise de 1929, sa réflexion va être chamboulée et se fixer sur l’organisation d’une concentration urbaine en hauteur. C’est à cette époque qu’il réalise la Cité-Refuge de l’Armée du Salut dans le 13e arrondissement de Paris pour accueillir les nécessiteux, un projet révolutionnaire. Il envisage même avec son plan Voisin (sur lequel il travaillera de façon épisodique pendant vingt ans) de revoir complètement le centre de la capitale et de raser le Marais et le quartier de la République pour y ériger des gratte-ciels. Faut-il préciser que ce projet sera vivement critiqué ? Dans les années 40, il voit enfin la concrétisation de sa vision de la ville moderne à Marseille. En 1943, il crée le “Modulor”, un système de mesure à la taille de l’homme moyen selon lui – soit 1,83 m –, et formalise ainsi tout un système de proportions basé sur le nombre d’or.

La quasi-totalité des dessins consacrés par Le Corbusier au Modulor sont exposés dans une salle dédiée. De là viendra sa réflexion sur « la cellule d’habitation », pensée à l’échelle humaine. Pour lui, « la maison est une machine à habiter ». Et c’est dans la cité phocéenne que la première unité d’habitation du Corbusier voit le jour. Baptisée Cité radieuse, imaginée comme un village vertical, sur pilotis, elle est composée de 360 appartements en duplex distribués par de larges couloirs voulus comme des « rues intérieures ». Le toit-terrasse de l’unité accueille des équipements publics comme une école maternelle et un gymnase.

Dans les années 50, les temps sont plutôt durs. L’architecte, décrié, n’a plus de commandes en Europe. C’est alors que les autorités indiennes lui confient la conception de la nouvelle capitale du Pendjab. Le Corbusier va prendre en charge l’urbanisme complet de la ville. Ce sera sa dernière réalisation d’envergure. Il finira sa vie dans son “Cabanon”, qui clôture d’ailleurs l’exposition. Sa réalisation la plus personnelle et la plus emblématique de sa pensée.

Pour cette cellule d’habitation, construite sur un pic rocheux en bord de mer à Roquebrune-Cap-Martin, Le Corbusier conçoit un espace minimum de vie. Un paradoxe pour celui qui se sera imposé comme l’architecte de la démesure et des grands projets urbains ? Son cabanon, en tout cas, prend un écho étrangement moderne aujourd’hui quand on voit le développement en pleine nature d’écolodges pour urbains en mal de vert. Il y vivra presque nu comme un Robinson, et c’est en contrebas qu’il disparaîtra, se noyant pendant l’une de ses baignades quotidiennes, en 1965.

A gauche : Le catalogue de l’exposition / A droite : Rogi André, Le Corbusier, vers 1937. (c) Centre Pompidou, G.Meguerditchian