Le Fort d’Aubervilliers ouvre ses portes

On peut dire merci à l’association Villes des musiques du monde et à son festival du même nom. Le fort d’Aubervilliers, fermé au public, ouvrira ses portes exceptionnellement le temps d’un week-end festif, avant d’opérer une importante mutation à plus long terme. 

L’occasion est trop belle. Rare même. Le fort d’Aubervilliers, ancienne fortification de Paris construite en 1843, vestige exceptionnel de la fameuse ceinture de Thiers destinée à protéger la capitale au XIXe siècle, se dévoilera au public pour l’inauguration du festival Villes des musiques du monde. Au programme, rien de guerrier, du festif, rien que du festif : parade tropicale, causerie musicale, marché des îles, bals, concerts… « Aubervilliers est notre berceau, notre port d’attache. Faire le lancement de la 21e édition du festival ici revêt pour nous un caractère particulier », explique Kamel Dafri, le directeur de la manifestation et de l’association éponyme. Vaste et vert, le fort d’Aubervilliers connu aujourd’hui pour abriter le Théâtre équestre Zingaro de Bartabas – lieu d’accueil les 12 et 13 octobre de cette ouverture en grande pompe et seule zone du Fort que l’on peut aujourd’hui fouler du pied – s’étale sur 27 hectares. Et même si le lieu a été déclassé “militaire” depuis 1962, résonne encore un peu en lui le son des canons.

 

TransKabar Fort d'Aubervilliers
© Clotilde Penet

 

L’ironie, c’est qu’avec “Cap sur les îles”, la thématique 2018 du festival, cet obscur objet du désir guerrier vibrera cette fois aux rythmes de l’Île de la Réunion, des danses antillaises et autres percussions trinidadiennes ! « Nous allons pouvoir donner au Fort une vocation nouvelle », sourit Kamel. « C’est le mouvement inverse : il n’est plus question de défense mais d’ouverture ! »

 

Ouverture, le mot est lâché

Fort Aubervilliers
© Grand Paris Aménagement

 

Car il ne s’agit pas seulement d’une petite fenêtre sur le monde, le temps éphémère d’un week-end musical. C’est par la grande porte que la culture et la diversité entreront bientôt ici. En avril 2019, si tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, le fort d’Aubervilliers entamera les prémices d’une nouvelle vie. Il en a déjà eu plusieurs… « Il y a cette dimension militaire d’origine, évidemment. Pendant la guerre de 1870, la zone a d’ailleurs été assez vite occupée par les Prussiens ! Ce qui a beaucoup fait rire tous ceux qui trouvaient stupide cette idée de fortification autour de Paris… raconte l’historien Benoît Pouvreau, au service Patrimoine du Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis. Cette affectation militaire s’est limitée plus tard à du casernement d’infanterie. Des jardins ouvriers ont également investi les lieux dès le début du XXe siècle, détruits bien plus tard par l’arrivée d’un PIR, parking d’intérêt régional, qui portait assez bien son nom… » Mais ce n’est pas tout : le fort a vu aussi défiler les essais scientifiques des époux Curie, une usine de production d’obus, une casse automobile, des couches d’hydrocarbures… Événements qui expliquent aujourd’hui certaines accusations de pollution. Avec les années, ce qui aurait pu être, au moins en apparence, un “poumon vert” pour la banlieue Nord, a vu pousser aux alentours les immeubles de cités, crise du logement oblige. D’autres projets, imaginés en son sein, ont ensuite avorté les uns après les autres : une piscine olympique, un vélodrome, l’hôpital Robert Debré qui devait à l’origine s’installer dans l’enceinte du fort… Dans les années 80, le célèbre sculpteur Rachid Khimoune et ses créatures ont élu domicile sur les remparts, après avoir découvert l’endroit grâce au regretté Rachid Taha.

 

Un lieu de vie intense

Restaurant Fort d'Aubervilliers
© Agathe Poupeney

 

Malgré les menaces régulières d’expulsion, certains jardins ouvriers ont persisté eux aussi à faire fleurir leur différence, parfois avec bail précaire, parfois sans. Aujourd’hui encore, même s’il est fermé au public depuis des années, il y a une vie plus ou moins officielle dans l’enceinte du fort : artistes, jardiniers, graffeurs (certains chanceux ont d’ailleurs pu assister il y a quelques années à une manifestation spéciale Graffiti dont il reste des traces dans l’enceinte du lieu) et parfois équipes de tournage. Il faut dire que le décor s’y prête… « L’entrée principale a été pas mal massacrée, mais franchement, cela a encore de l’allure ! C’est un lieu architectural qui a une forte personnalité. Et beaucoup de charme », admet Benoît Pouvreau l’historien. « Ce n’est pas anodin. Lancer ici la XXIe édition de Villes des musiques du monde, c’est comme poser la première pierre d’un projet à plus grande envergure », reprend Kamel.

En faisant entrer musiciens et festivaliers dans le fort, Villes des musiques du monde donne en quelque sorte un avant-goût de ce qui va se passer dans les années à venir. « Nous allons d’ailleurs tirer un petit feu d’artifice pour fêter ça ! » Mêlée, grâce à un concours de circonstances, à l’appel d’offres lancé par Grand Paris Aménagement et la ville d’Aubervilliers, l’association de Kamel a travaillé mains dans les mains avec Bartabas mais aussi avec des résidents historiques du fort, les Fermiers de la Francilienne (qui montent des fermes en zone urbaine), la Villa Mais d’Ici (collectif d’arts de la rue)… pour finir par devenir l’équipe lauréate de cette mission délicate : accompagner la mutation du lieu vers un nouveau quartier de vie. L’ancien bastion accueillera donc une gare, un écoquartier, des espaces culturels…
Pour Kamel, « il faut redonner un certain cachet à cet environnement. Que les gens qui ont fait l’histoire de cette ville se retrouvent dans ce futur quartier. L’objectif, bien sûr, c’est que le lieu soit ouvert à la population. Que ce ne soit pas juste une démarche mercantile pour des promoteurs ! »

 

Un futur quartier pluridisciplinaire

Fort d'Aubervilliers
Vue aérienne du site© Grand Paris Aménagement / Balloide / Agence Lebunetel

 

Les 27 hectares ne seront pas d’emblée ouverts à la population, seuls huit à douze hectares le seront pour commencer. Et si le métro qui doit relier Bobigny à La Défense n’est pas encore prêt à circuler, les travaux progressent en souterrain provoquant quelques mouvements en surface ! Une ferme pédagogique, une base de loisirs – gratuits pour la plupart –, des activités liées aux arts de la rue« Nous voulons ouvrir le champ des possibles », poétise Kamel qui s’occupe déjà, avec son association, du pôle Musiques du monde qui sera installé dès avril sous un grand chapiteau en bois – « pour que ce soit harmonieux avec le cadre de verdure que propose le fort » : diffusion, formation, apprentissage (une école des musiques du monde), valorisation des pratiques amateurs, résidences, nouveaux événements… et bien sûr une programmation musicale et culturelle régulière, qui prendra en compte la question de la famille et du jeune public et perpétuera la philosophie de “passerelles” déjà propre à l’association. La musique oui, mais accompagnée par les arts de la rue, le théâtre, la danse ! Pour Benoît, « cet extra-territoire peut apporter au secteur un peu de verdure mais aussi son histoire. L’essentiel de l’architecture du fort va être conservé. C’est un nouveau morceau de ville que les habitants d’Aubervilliers, de Pantin, de Bobigny… et même de Paris doivent se réapproprier ». Qu’à cela ne tienne, la réapropriation est en marche.