Le Jeu de Paume expose Eli Lotar

Dans un parcours thématique réunissant plus d’une centaine de tirages et de nombreux documents, le Jeu de Paume présente la riche production aux accents surréalistes et engagés d’Eli Lotar (1905-1969) originaire de Roumanie arrivé en France en 1924 et acteur incontournable de la photographie moderne.

Pour ce proche de Germaine Krull et artisan de la Nouvelle Vision, il s’agit de « découvrir dans l’objet connu l’objet inconnu » (Pierre Brost). Eli Lotar envisage l’art photographique comme un outil de dévoilement du monde et aime à s’attacher aux détails, à isoler des motifs. Ses cadrages peu conventionnels surprennent ; plongée, contre-plongée et gros plan sont souvent de rigueur. Quand il photographie une partie de l’armature de la tour Eiffel, les rythmes graphiques des poutres métalliques frôlent l’abstraction. Au milieu d’une foule, ce sont les pieds des personnes qu’il capture avec son appareil à ras du sol, rendant ainsi palpable l’empressement de la masse humaine.

Au fil de ses déambulations urbaines, sa quête de l’insolite dans les rues parisiennes se teinte parfois d’une poésie étrange, comme lorsqu’il photographie une paire de fausses jambes d’enfant esseulées, tendues dans l’attente d’un potentiel corps à soutenir (Punition, 1929). Plus loin, c’est la vision d’un homme nettoyant au balai un alligator de l’ancienne fontaine de la Nation qui évoque, avec brio, une sorte de Saint Michel des temps modernes terrassant son dragon (Sculpture de la Nation, 1932). Ses photomontages d’anticipation dévoilent quant à eux une ville fantastique, où arcades métalliques futuristes côtoient architectures anciennes.

On découvre également un artiste politiquement engagé. Il travaille notamment aux côtés de Luis Buñuel pour la réalisation de son film « Terre sans pain » (1933), qui montre l’extrême pauvreté des habitants de la région espagnole de Las Hurdes, particulièrement aride et isolée. Dans son court métrage documentaire Aubervilliers (1945), il dénonce à son tour des conditions de vie misérables, cette fois-ci dans les bidonvilles de la banlieue nord de Paris. Enfin, son reportage photographique au sein des abattoirs de la Villette (Aux abattoirs de la Villette, 1929) offre un écho particulier à notre actualité. Au milieu des giclures de sang et autres têtes de veaux abattus, une image reste particulièrement à l’esprit : celle d’un jeune homme regardant, à ses pieds, un tas de boyaux fraîchement évidés.

De ses clichés de voyages aux cadrages audacieux, on retiendra celui, frappant et délicat, d’un oursin déposé au creux d’une main. Photographe de la vie nocturne parisienne, Eli Lotar a aussi été l’ami d’Alberto Giacometti. Et lorsque ce dernier sculpte le visage de Lotar (Buste d’homme (Lotar II), 1964-1965), c’est toute la force réfléchie du regard du photographe qui transparaît : une expression de fixité intense, immuable.

Eli Lotar (1905-1969), jusqu’au 28 mai au musée du Jeu de Paume, 1, place de la Concorde, 8e. M° Concorde. Du mardi au dimanche de 11h à 19h, nocturne le mardi jusqu’à 21h. Entrée : 10 € / 7,50 € (réduit) / gratuit. www.jeudepaume.org