Le monde parallèle de Henry Darger

L’Américain Henry Darger (1892-1973), parfaitement autodidacte et vivant en marge du monde artistique, est aujourd’hui reconnu comme l’un des représentants majeurs de l’art brut. Le musée d’Art moderne lui consacre une exposition où l’on découvre un monde imaginaire, foisonnant et troublant. Une œuvre et une esthétique à part entière, découvertes par hasard.

Des témoignages font état de sons étranges qui bruissaient depuis la chambre située au second étage du 851 Webster Street, une rue assez tranquille dans un quartier résidentiel au nord de Chicago. Comment se faisait-il que l’on percevait là plusieurs voix, distinctes, sachant que Henry Darger vivait seul, comme retiré du monde, dans une pièce modeste ? Un endroit qu’il n’a d’ailleurs guère quitté durant les dix dernières années de sa vie. Possible que dans ces moments l’auteur et peintre américain interprétait, à haute voix, des passages de son œuvre littéraire colossale. Un roman de près de quinze mille pages dont le titre est lui-même hors norme : The Story of the Vivian Girls in What Is Known as the Realms of the Unreal, of the Glandeco-Angelinian War Storm Caused by the Child Slave Rebellion… Mais voilà, Henry Darger, parfaitement autodidacte, créait en secret, durant son temps libre ou la nuit, quand il était encore employé à tout faire dans quelques hôpitaux de la ville. Ainsi, l’un des représentants majeurs de l’art brut et, pour le musée d’Art moderne de la Ville de Paris, « figure mythique du XXe siècle », menait son existence quelconque, voire de sinistre, allant et venant anonyme, si ce n’est que l’on repérait de loin son accoutrement de clochard. Et pour compléter le tableau, ceux qui le connaissaient le mieux font état d’une promenade quotidienne qui le conduisait jusqu’à la gare de Belmont, cinq kilomètres aller-retour, où on l’apercevait fouillant dans quelques poubelles. Henry Darger était du genre collectionneur de déchets. Des objets, et surtout des magazines, que l’on retrouve parfois sous forme de collages dans son œuvre.

« Jetez tout ! »

Des piles de journaux, son appartement en était rempli. Et c’est après qu’il a quitté sa chambre, quelques mois avant sa mort, qu’un certain David Berglund, missionné pour vider l’endroit, découvre les albums de peintures sous des couches d’autres objets… Quand Berglund va annoncer sa découverte à Henry Darger, alors en maison de retraite, ce dernier aurait dit deux choses : « C’est trop tard maintenant » et « Jetez tout ». Son logeur, Nathan Lerner, photographe renommé (en parallèle, le musée lui consacre d’ailleurs une expo jusqu’au 13 septembre), n’en fit rien. Au contraire, conscient de la valeur artistique de la découverte fortuite, il décida de la faire connaître : la première présentation publique de l’œuvre de Darger eut lieu au Hyde Park Art Center de Chicago en 1977. La présente exposition est en partie le fruit du don exceptionnel de quarante-cinq œuvres qu’a fait Kiyoko Lerner, veuve de Nathan, au musée d’Art moderne en 2012-2013. Sont exposés différents travaux de peinture de l’artiste, transcription picturale de l’immense épopée littéraire qui occupa Darger pendant près de trente ans : grands panneaux narratifs, drapeaux, portraits de personnages, ainsi que le chef-d’œuvre Battle of Calverhine – trois mètres de long ! – exposé pour la première fois en France. En un mot, le sujet de cette épopée qui se déroule sur une planète imaginaire est une guerre sans fin, ayant pour origine la rébellion d’enfants tenus en esclavage par des méchants : les Glandeliniens.

Un génie décoratif

La présentation des travaux d’Henry Darger débute par un film documentaire dans lequel on intercepte quelques éléments de sa biographie, de son monde singulier, de ses obsessions. L’espace consacré à ses œuvres n’est pas très grand, mais il s’avère d’une grande densité. On remarque d’emblée les collages où se superposent plusieurs couches de papiers, enluminés par des couleurs primaires et recouverts de vernis. Des compositions à la fois très élaborées et parfaitement équilibrées. Ce procédé hybride situerait Darger, ni plus ni moins, en précurseur du pop art. On passe sur la série des drapeaux, pour s’attarder davantage sur des portraits de généraux : certains parmi les plus grotesques auraient leur place dans des albums de Tintin. Mais le plus frappant, ce sont ces grands formats où sont représentés des enfants en lutte contre les adultes, ou plutôt contre les Glandeliniens. Côté technique, on remarque le trait précis et sûr au crayon graphite et l’harmonie des teintes douces de ces grands panneaux narratifs – aquarelle et gouache. Côté sujet, ce serait Alice aux pays des merveilles – les enfants, souvent nus, comme dans le jardin d’Éden, évoluant dans un monde fleuri et bariolé – aux prises avec des cauchemars récurrents… En somme, la présumée innocence infantile est malmenée par les méchants : des soldats brutaux. Ainsi, dès les premières expositions, des critiques d’art ont attribué à Darger ce don remarquable de l’innocence, à l’origine de ces œuvres désarmantes, voire bouleversantes. D’autres ont davantage tressailli devant la représentation d’enfants nus subissant des sévices. Mais la plupart s’entendent sur cette évidence : Henry Darger était un génie décoratif, maître de la composition. Et son influence sur certaines créations actuelles demeure perceptible et toujours vivace.

Jeunes Rebbonnas Dortheréens. Blengins. Îles Catherine. Femelles. L’un à queue fouetteuse. crayon graphite, aquarelle, gouache et encre noire sur papier vélin, 46.7 × 60.7 cm © Eric Emo / Musée d'Art Moderne / Roger-Viollet © 2015 Kiyoko Lerner / ADAGP

Jeunes Rebbonnas Dortheréens. Blengins. Îles Catherine. Femelles. L’un à queue fouetteuse. crayon graphite, aquarelle, gouache et encre noire sur papier vélin, 46.7 × 60.7 cm © Eric Emo / Musée d’Art Moderne / Roger-Viollet © 2015 Kiyoko Lerner / ADAGP, Paris