Le Pigalle de La Rumeur

Il y a le Pigalle du Moulin Rouge avec ses cars de touristes, et il y a l’autre, celui que Hamé et Ékoué, membres du groupe de rap La Rumeur, ont filmé dans leur envoûtant Les Derniers Parisiens.

Il y a le Pigalle du Moulin Rouge avec ses cars de touristes, et il y a l’autre, celui que Hamé et Ékoué, membres du groupe de rap La Rumeur, ont filmé dans leur envoûtant Les Derniers Parisiens. Le Pigalle de la rue et de leur jeunesse, qu’ils partagent le temps d’une visite.


 

Les origines de La Rumeur

Originaire de banlieue pour Ékoué, et de Perpignan (ayant vécu dix ans à La Chapelle) pour Hamé, les deux rappeurs devenus réalisateurs n’ont été que « locataires » de Pigalle comme ils disent, mais à force d’avoir traîné dans le quartier, ils le connaissent par cœur. Un point de convergence vers lequel ils ont été attirés grâce la musique, comme le raconte Hamé : « Il y a une quantité incroyable de boutiques dédiées au son, aux instruments, aux sampleurs. Et puis mes souvenirs, ce sont surtout des concerts. Entre 1993 et 1995, on a vu des concerts mythiques de rap et de funk, George Clinton, Public Enemy, Run–D.M.C… Ces salles, on les a toutes faites : La Cigale, le Trianon, l’Élysée Montmartre, l’Erotica, la Boule Noire, la Loco, le Folie’s Pigalle, le Pigalle’s. Même la pochette du premier disque de La Rumeur en 1997 a été faite sur un des bancs du boulevard de Clichy. Ici il y avait la musique, la junk food, et les meufs aussi, on ne va pas se mentir. »

Interlope ! Hé toi-même !

Loin du touristique Moulin Rouge qui n’a d’ailleurs pas voulu associer son image au film, le duo a donc voulu montrer le « vrai » Pigalle. Celui des bars avec le héros des Derniers Parisiens, incarné par Reda Kateb, qui rêve de transformer Le Prestige, le bar qu’il gère avec son frère, en club branché. Un lieu que les curieux pourront retrouver au 108, bd de Clichy (18e) sous son véritable nom, Le Boucan, où ont été mis en scène ces accros aux paris sportifs, ce videur clandestin, ces clients échauffés par l’alcool, ou en face, les joueurs de bonneteau du terre-plein central. Un autre lieu symbolique de Pigalle, sa « colonne vertébrale » même, comme le dit joliment Ékoué, où certains trafiquent pour subsister.

Le changement c’est maintenant

« Pigalle, ça va, ça vient, ça traverse, ça échange, ça consomme, comme le remarque Hamé, du coup, ça change beaucoup. La plupart des enseignes ici, n’y étaient pas il y a 10 ans. Le Starbucks, c’était un sex-shop ! Y a que le Quick qui n’a pas bougé. » Le Palmier (7, place Blanche, 9e), bistrot qui emmenait jusqu’au bout de la nuit est donc devenu un restaurant (Le Rouge Bis). Le disquaire où l’équipe devait d’ailleurs tourner des scènes a fermé quatre mois avant le tournage pour devenir un « un bar à chicha ou un bar à soupe », ils ne savent plus trop, mais preuve en est que le quartier se « boboïse ». « Le quartier a changé en cher, souligne Ékoué, et qui dit cher, dit vidé de son essence populaire. Mais la France c’est 81 millions de touristes par an. Ça ramène tellement d’oseille à l’état. Il ne va pas se faire chier à garder des quartiers dans leur jus historique, il préfère avoir des mecs qui font des selfies. »

Croquer Pigalle

Au rayon food, le seul vestige de jeunesse de La Rumeur reste le marchand de crêpes à l’angle du boulevard de Clichy et de la rue Lepic. Spot connu de tous les banlieusards, à l’époque, tenu par une gitane venue d’Espagne qui faisait des sandwichs à l’omelette. Pour le reste, l’endroit n’est pas réputé pour sa gastronomie, d’après Hamé : « Franchement sur le boulevard, c’est dégueulasse, c’est de la junk food améliorée. Même à l’époque, la viande que je bouffais ici était cuite à l’huile de moteur. » Non, pour faire ripaille, il faut monter vers Montmartre, du côté des Abbesses où Ékoué nous livre ses bonnes adresses : Le Grand 8 (8, rue Lamarck) tenu par son ami Kamel, présent dans le film et donnant très envie, mais aussi Le Relais de la Butte (12, rue Ravignan), La brasserie Le Nazir (56, rue des Abbesses), Le Vrai Paris (au 33), ou Le Saint-Jean (au 16). Des coups de fourchettes, mais aussi des coups en douce, voire des coups de sang, il y a tout ça dans Les Derniers Parisiens et dans le Pigalle de Hamé et Ékoué, même si Ékoué rechigne un peu : « Ce n’est pas un film sur Pigalle. L’action s’y déroule, c’est tout. Je ne veux pas passer pour un anthropologue de ce quartier que je ne connais qu’à travers le bitume. » Ce à quoi on pourra répondre, après avoir fait un tour du quartier avec eux et à travers leur film, que connaître un quartier à travers son bitume, c’est déjà pas mal. C’est de là qu’on en a la vision la plus globale.

Les Derniers Parisiens, de Hamé et Ékoué, avec Reda Kateb et Slimane Dazi. Drame. Sortie le 22 février.