Le Porteur d’histoire / Le Cercle des illusionnistes

La réussite d’un spectacle ne vient pas d’une soumission systématique aux goûts du public, mais d’un projet auquel on croit ardemment et que l’on finit par partager avec le public le plus large. Témoin ? Le Porteur d’Histoire suivi du Cercle des Illusionnistes, deux succès inattendus dégoupillés par un directeur de troupe de 32 ans, Alexis Michalik aujourd’hui auréolé de trois Molières.

Combinaison spéciale

Des petits miracles d’autant plus réjouissants qu’ils ridiculisent les géomètres du marketing théâtral. Peu de spectacles peuvent se targuer d’avoir suscité un tel enthousiasme public et critique depuis leur création, d’avoir réussi à concilier romanesque et mécanique narrative de haute volée. Pourtant, rien n’était gagné au départ : il y a quatre ans, personne n’aurait misé un kopeck sur ces projets portés par cet auteur-metteur en scène alors inconnu, vaillamment soutenu par une troupe d’artistes tout aussi anonymes. Thèmes risqués (feuilleton littéraire à la Dumas pour Le Porteur d’Histoire », tourbillon historique pour « Le Cercle des Illusionnistes »), pas de têtes d’affiche, juste une histoire et des acteurs et le pouvoir de l’imagination. Personne donc, sauf Benjamin Bellecour (codirecteur du Ciné 13 et directeur d’un festival d’auteurs très prisé) frappé par l’énergie et la fantaisie burlesque un peu barrée du bonhomme… puis le public emballé !

 

Le Porteur d’Histoire

(C) Alejandro Guerrero

« Le Porteur d’Histoire » nous invite à une chasse aux trésors littéraires liée aux sortilèges de l’imaginaire et du livre. Une quête haletante et tourbillonnante à travers l’Histoire et les continents, menée par cinq comédiens épatants (Amaury de Crayencour, Evelyne El Garby Klai, Magali Genou, Eric Herson-Macarel et Régis Vallée). Un plateau nu, quelques objets et soudain une multiplicité d’espaces et d’époques se déploient sous nos yeux ébaubis face à cette marqueterie de récits noué d’énigmes dédaléennes, de liens parfois secrets qui unissent les personnages entre eux, par-delà les générations, les langues et les continents. Un exercice de haute voltige que Michalik maîtrise parfaitement.

 

Le Cercle des Illusionnistes

(C) Mirco Magliocca 

Même foisonnement d’idées pour « Le Cercle des Illusionnistes », une histoire d’illusions mâtinée de théâtre, de peinture, de photographie qui nous mène sous le coffre de la BNP du boulevard des Italiens, dans le théâtre disparu de Jean-Eugène Robert Houdin (père de la magie moderne), devant la roulotte d’un escamoteur, derrière les circuits du Turc mécanique, aux prémices du kinétographe et bien sûr à travers le cercle des illusionnistes. Les fantômes de Georges Méliès (l’inventeur du cinéma de fiction, du gros plan, du studio, on en passe) et des Frères Lumière rôdent, incarnés par des acteurs protéiformes (Jeanne Arènes, Maud Baecker, Michel Derville, Arnaud Dupont, Vincent Joncquez et Mathieu Métral) qui passent d’un rôle à un autre, ressuscitant ces « magnifiques illuminés » ayant réussi par la simple force de leur conviction intime à donner forme(s) à leurs rêves. Secondé par le vidéo-scénographe Olivier Roset, Pascal Sautelet (lumières), Romain Trouillet (musique), Romain Lalire (magie) et Marion Rebmann (costumes), le jeune metteur en scène parvient au bout du compte, à relever son défi : faire en sorte que cette belle déclaration d’amour – à la magie, au cinéma et à Paris, doublée d’un document passionnant sur ces destins hors norme, distille un charme joyeux nimbé de folie douce. Le public suit. Forcément.

4/5