Le Prince travesti

Une comédie romanesque en trois actes et en prose de Marivaux, est-ce bien raisonnable ? Non, bien sûr, à l’heure de la relégation de la pensée au profit du grand lol contemporain, d’aucuns ne manqueront pas de se défiler.

En revanche, s’il vous prend l’envie de décrypter les jeux de l’être et du paraître, de vous infiltrer dans un colin-maillard métaphysique bruissant de désirs et de menaces, vous feriez bien de vous arrêter à l’Epée de bois. Daniel Mesguich y reprend la pièce qui l’avait consacré en 1974.

En 2016, il est toujours là et… pas las. Loin du tout-spectaculaire, cet inventeur de mondes est de ceux qui font du théâtre une activité spécifique du genre humain, à la fois témoin et acteur des grands bouleversements civilisationnels. Pour preuve ? La puissance de ce qui nous est donné à entendre ici, mais aussi à ressentir, à entrevoir entre les déguisements, les masques et les miroirs déformants. S’inscrivant dans le droit fil de la comédie héroïque ou de la comédie napolitaine « di cappa e spada » (les princes y côtoient des gens de peu), la pièce – censée se passer en Espagne au XIIe siècle – donne à voir le délitement de la Régence sous de beaux atours baroques.

L’amour étant le théâtre d’une guerre politique, Lélio, Hortense, Lisette, Frédéric, Arlequin… avancent tous masqués. Pour assurer la paix avec la Castille, la Princesse doit épouser son roi, mais elle aime Lélio… tout comme sa suivante Hortense, priée de plaider la cause de sa maîtresse ! Impressionnant de précision jusqu’au choix des comédiens tous affûtés (Fabrice Lotou, Sterenn Guirriec, Rebecca Stella, Sarah et William Mesguich et Alexis Consolato), Mesguich et sa Cie Miroir et Métaphore font de ce Prince travesti (ou l’Illustre aventurier), une ode magistrale au théâtre où se croisent beauté scénographique, intelligence scénique et excellence du jeu. Un cri d’amour à la scène, cet ultime moyen de rester au monde, d’y résister.

Note : 4/5