Le Salon du Bourget, événement aérien et littéraire

L’aéroport du Bourget, qui accueille du 15 au 21 juin le 51e Salon international de l’aéronautique et de l’espace, est un lieu chargé d’histoire(s). C’est là que les plus légendaires avions, du Spitfire au Concorde, furent présentés. Ils seront encore nombreux au rendez-vous cette année.

Refaire le Tour du monde en 80 jours de Jules Verne ! C’est le défi que tente de relever un aviateur de Cholet, Philippe Renaudet. Au début du printemps, il a décollé à bord de son MCR-4S, un petit avion construit par des jeunes de son aéro-club. Aux dernières nouvelles, il se trouvait du côté de Rangoon, en Birmanie, et volait vers Singapour. Il espère atterrir au Bourget pendant le Salon. « Depuis toujours, j’adore lire, et l’aventure m’attire », nous a-t-il écrit. Le désir de voyages et d’exploits a poussé Philippe Renaudet à vouloir obtenir son brevet de pilote malgré ses faibles notes en mathématiques. Il avait une vingtaine d’années quand, pour se payer ses heures de pilotage, il travailla comme plongeur dans un restaurant.

Si la lecture n’a pas été décisive dans sa vocation, c’est pourtant avec l’ambition d’égaler le héros mythique Phileas Fogg (un pari perdu, pourtant) qu’il sillonne aujourd’hui les ciels d’Orient. Il cultive un mythe romanesque nourri de récits d’aviation, devenu un genre littéraire à part entière tant il a donné de beaux souvenirs personnels (Le Grand Cirque de Clostermann) et de somptueux romans (Kessel, Saint-Exupéry…). Renaudet écrira peut-être un jour son aventure et postulera au Prix Guynemer qui récompense, à l’occasion du Salon (tous les deux ans donc), une « lecture capable de faire naître dans l’esprit du lecteur un sentiment favorable à l’aviation civile ou militaire ».

Créé en 1962, ce trophée a distingué des récits autobiographiques ou techniques, avant de s’orienter vers des rivages plus littéraires. En 2013, le jury, présidé par Jean-Pierre Domec, couronnait un très joli texte, Latham de Christine Lapostolle (Flammarion), sur l’aviateur Hubert Latham. Celui-ci tenta par deux fois, en 1909, de traverser la Manche, et imprima un vitrail : échoué en pleine mer, perché sur la carcasse démembrée de son appareil, le héros, assis, fume une cigarette tranquillement en attendant les secours.

Sur les traces du Concorde

En 2015, c’est un tout autre ouvrage, Concorde mon amour, que le prix Guynemer honore. Il ne possède pas les qualités poétiques de Latham, mais ravira ceux que le légendaire avion a fascinés, et dont les traces imprègnent le Bourget. Le sous-titre, “Le petit télégraphiste devenu pilote du supersonique présidentiel”, rend compte d’un certain esprit aventureux et sentimental. L’auteur, Édouard Chemel, décédé en 2014 à 84 ans, fils de paysan, a découvert l’aviation lors d’un meeting à Moulins en 1936. Il raconte sa vie de pilote pour Air France, du DC4 au Concorde, ses tours du monde (lui aussi a comme référence Phileas Fogg) lorsqu’il recevait dans son cockpit Orson Welles, interdit de toilettes pendant le vol à cause de sa corpulence, et qui choisissait le Concorde parce que la rapidité du supersonique lui permettait d’éviter l’inconfort.

 Couverture du livre Concorde mon amour d’Edouard CHEMEL

 

Une aviatrice entre lectures et tableaux

Catherine Maunoury, membre du jury, a apprécié le livre. Cette grande figure de l’aviation, championne du monde de voltige, auteur d’un essai, La Sagesse de l’aviatrice, possède une bibliothèque bien remplie dans son magnifique bureau du Bourget qui donne sur les pistes d’envol baignées de soleil. Sur le mur blanc, l’aquarelle d’un avion à hélice, au soleil couchant, œuvre de son mari disparu, rappelle les vieilles affiches de l’aéropostale. Elle volera pendant le Salon sur son Extra 300, « comme celui-là », dit-elle en prenant délicatement la maquette d’un éclatant petit avion orange. « Même s’il n’aura pas cette couleur. » 

Elle dirige depuis cinq ans le musée de l’Air et de l’Espace du Bourget, et connaît bien le Concorde : elle l’a sous les yeux tous les jours. Le bijou, qui a enchanté jadis le Salon, trône dans l’un des halls. Le public peut grimper à bord et parcourir son étroit couloir. Des panneaux en plexiglas protègent les fauteuils que les visiteurs dépouillaient. Des coups de marteau résonnent un peu partout. Une dotation du ministère de la Défense (21 millions d’euros) et l’arrivée de partenaires privés ont redonné de l’oxygène au musée.

Des Américains, les frères Dewhurst, désirant acheter un B26 en souvenir de leur père qui le pilotait pendant le Débarquement de juin 1944, ont décidé de financer la partie couvrant la guerre de 39-45 (actuellement en rénovation). Plus loin, une banque russe, Zénit, a permis l’exposition autour du Normandie Niemen, cette légendaire unité française de combat aérien engagée sur le front de l’Est aux côtés des Soviétiques.

Des roues mythiques

De ce chantier resurgira le Spitfire, le chasseur héros de la bataille d’Angleterre (1940), dont nous n’apercevons que l’ombre. Tout, dans ce musée, rappelle nos lectures d’enfance, et nos rêves : cet énorme train d’atterrissage, glorieux vestige du mythique “Oiseau blanc” que leurs pilotes, Nungesser et Coli, pour s’alléger, larguèrent en décollant du Bourget avant de disparaître définitivement au-dessus de l’Atlantique ; ou encore l’un des avions du plus romantique de nos aviateurs, Guynemer, ce “Vieux Charles”, qui fut, de 1915 à 1917, la terreur des Allemands.

Catherine Maunoury compte toujours sur le Paris Air Show pour irriguer le musée (80 000 visiteurs en plus). Le premier, lancé en 1909, écrit l’histoire, joyeuse et tragique ; l’autre, fondé dix ans plus tard, en fixe la beauté. Le Salon a donc vécu un siècle plus houleux. Personne n’a oublié le crash, au-dessus de Goussainville, le 13 juin 1973, du Tupolev, cette copie soviétique du Concorde. Quatorze personnes périrent. Personne n’a oublié le Harrier, ce chasseur à réaction à décollage vertical, pêché d’orgueil des Anglais. Il inclinait ses réacteurs vers le sol puis s’élevait lentement, dans un boucan infernal, mais fut abandonné à cause de sa trop grande consommation de kérosène.

Personne n’oubliera le Rafale, en pleine réussite commerciale, dont l’exhibition sera encore une fois très attendue. La 51e édition du Salon touchera aussi les cœurs. Le public ne verra pas le Spitfire, mais d’autres appareils de la Seconde Guerre mondiale – comme le fantastique chasseur américain Mustang P51 lancé en janvier 1942 – devraient sillonner le ciel pour fêter le 70e anniversaire de la capitulation nazie.

Lors de la conférence de presse au Pavillon Kléber le 21 mai dernier, les journalistes se sont inquiétés des tensions politiques. Les Russes viendront-ils ? Et les Ukrainiens ? Tout le monde sera présent. Le GIFAS, la société des industriels qui organise le Salon du Bourget, réussit à se préserver des tourmentes. Événement technique, esthétique et littéraire, le Salon reste une vitrine commerciale.

Verra-t-on aussi le fameux Airbus A 400 M, ce lourd porteur gris qui s’est écrasé à Séville au début du mois de mai ? « Oui ! » Il ne volera peut-être pas, mais « ne viendra au Bourget ni par la route, ni par le train », a répondu avec humour le président du Gifas, Marwan Lahoud, avant de conclure : « Aujourd’hui, on fait notre deuil, aujourd’hui, on vole ! » Une phrase qui semble faire écho à celle de Corneille dans Le Cid : « Va, cours, vole et nous venge. » Toute l’héroïque épopée de l’aviation !

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