Le vent d’Afrique souffle sur la littérature française

Le Franco-Congolais Alain Mabanckou et le Réunionnais Jean-François Samlong publient deux des plus beaux livres de la rentrée. Ils font partie de ce roman africain francophone qui redonne du sens et du souffle à notre autofiction usée. Écrivains guinéens, togolais, camerounais, élevés à la lecture de Zola ou Gide, jouent désormais un rôle important dans la littérature française.

« J’aimais les armes à feu, la chasse, les femmes ». Ainsi parle le héros tragique de Hallali pour un chasseur (Gallimard). Ce magnifique roman sur la chasse et l’amour se déroule dans le décor flamboyant de la Réunion. L’auteur, Jean-François Samlong, a grandi sous le soleil éclatant de l’océan Indien, cet astre lointain et intense qui illumine de plus en plus notre littérature, et ravit un lectorat las d’entendre parler, chaque automne, des deux ou trois mêmes starlettes germanopratines. Cet Hallali est l’un des meilleurs livres de la rentrée, bourré de péripéties, rédigé dans une pure langue classique, avec de délicieux imparfaits du subjonctif. Il resplendit comme une autre épopée, sortie fin août, Petit Piment (Seuil) du Franco-Congolais Alain Mabanckou, une plongée fantastique au cœur de la jeunesse brigande de Pointe-Noire, au sud du Congo. 

Il aura donc fallu attendre longtemps avant que les écrivains francophones africains trouvent leur place – importante. Le prix Goncourt en 1921 du Martiniquais René Maran avait eu peu d’héritiers, même si de hautes personnalités comme les poètes Leopold Sédar Senghor, les Antillais Aimé Césaire, Patrick Chamoiseau (Goncourt en 1992), et Édouard Glissant circulaient ici ou là, mais rien de ce qui pouvait ressembler à une génération, une vague, une habitude ne s’annonçait, contrairement à l’Angleterre où un flux d’auteurs « indiens »  – Salman Rushdie, Amitav Ghosh…– secoua les lettres anglaises au début des années 1990, profitant du privilège offert aux anciens pays coloniaux. À côté des rancœurs se tient une langue commune, plus vive et neuve, un territoire artistique à partager.

 

Des prix prestigieux

Quand allions-nous puiser à notre tour dans le formidable vivier du continent noir ? Les éditeurs, Le Serpent à plumes, Actes Sud, le Seuil, Grasset s’y sont mis. En 2000, Gallimard crée la collection « Continents noirs ». De considérables plumes finissent par en sortir, obtenant des récompenses prestigieuses, le Renaudot pour Alain Mabanckou (2006) et Scholastique Mukasonga (2012), et le Fémina pour la Camerounaise Léonara Miano (2013) et sa Saison de l’ombre (Grasset).

Photo compo : Delphine Henry

Mais c’est bien la créatrice d’expression française, Scholastique Mukasonga, née au Rwanda en 1956, première femme africaine à recevoir une telle couronne, qui marquera les esprits. Son puissant récit, Notre-Dame du Nil, chez Gallimard, vendu à 80 000 exemplaires, raconte la vie de jeunes filles dans un internat catholique de son pays natal, juste avant le génocide. Devenue l’une de nos romancières majeures, elle a contribué à rendre plus visible la riche littérature africaine francophone, du Guinéen Tierno Monénembo et son Terroriste Noir (Seuil) au Congolais Fiston Mwanza Mujila, auteur de Tram 83 (Métailié), ce qui fait dire à Scholastique Mukasonga : « Quelqu’un a dit que l’Afrique n’était pas entrée dans l’histoire, en tout cas, il y a bien longtemps qu’elle est entrée en littérature. » Même la très conservatrice Académie française s’est adaptée en accueillant en son sein le Québécois d’origine haïtienne Dany Laferrière, l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. On imagine que le bicorne et l’épée n’éteindront pas la verve et la malice de ce nouvel immortel. Un beau symbole sous la Coupole !

 

« Ils écrivent dos au mur » 

Le contexte actuel y est sans doute pour quelque chose. Ces prosateurs, en prise directe avec ce monde chaotique, ont adopté l’écriture par nécessité. « Il n’y a pas de jeu vide chez eux, comme dans le Nouveau Roman », explique Jean-Noël Schifano, le fondateur de « Continents noirs », éditeur heureux de Scholastique Mukasonga, et nous l’espérons, de Jean-François Samlong. « Ils ne jouent pas, ils ont le dos au mur, et doivent écrire. Ils comblent un manque. Avant tout le monde, ils ont parlé des migrations terribles. Nous avons tendance dans nos littératures occidentales à murmurer quand eux crient. » Ils renouent avec le romanesque, le réalisme baroque, ne donnent pas dans la biographie déguisée ou l’autofiction, fabriquent leur univers loin de Saint-Germain-des-Prés, poussés par l’urgence. « En toute franchise », raconte Scholastique Mukasonga, « être écrivaine ne faisait vraiment pas partie de mes rêves de jeune fille. C’est le génocide des Tutsis au Rwanda qui a fait de moi une écrivaine. Je me suis mise à écrire par devoir de mémoire. » Elle cite, comme référence, le chef-d’œuvre de Primo Levi sur la Shoah, Si c’est un homme. Elle avait une histoire qu’elle « ne pouvait garder pour elle seule », et l’a adressée « le plus simplement du monde » à Gallimard.

Photo compo : Delphine Henry

Une force semblable a emporté Alain Mabanckou. « En ce moment, nous sommes plutôt dans la superficialité, le scandale, la consommation immédiate, précise-t-il. Le scandale fait vendre des livres mais n’a jamais construit la postérité littéraire. Celui de la littérature africaine est de faire voler en éclats les tabous, d’évoquer la place de la femme, la question de l’esclavage, la traite des Noirs par les Noirs eux-mêmes… » Il a été orphelin comme le héros de son Petit Piment, qui grandit dans un pensionnat avant de s’en échapper, devient brigand, trouve refuge chez une prostituée avant de voir sa raison vaciller. Ce conte, tendre et violent, poétique et funèbre, brasse des souvenirs douloureux et chaleureux. « Quand nous étions petits, pour nous punir, se rappelle l’auteur, on nous mettait du piment dans les yeux. Nous gardions longtemps la sensation de brûlure. Cet aliment symbolise l’épreuve. Pour mesurer la force et la résistance d’un individu, on lui faisait manger du piment. Il ne devait pousser aucun cri. Quelqu’un devient écrivain lorsqu’il parvient à faire l’inventaire de son enfance. »

 

Voltaire noir

Alain Mabanckou nous a donné rendez-vous à l’hôtel d’Aubusson (6e). S’il a gardé un appartement à Paris, du côté de Château rouge, dont le côté populaire le ramène en Afrique et lui a inspiré une fiction, Black Bazar (2009), il habite Los Angeles où il enseigne la littérature française, celle qu’il apprenait dans son lycée de Pointe-Noire, au Congo : Zola, Saint-Exupéry… (« Le temps de la lecture nous permettait d’oublier le temps laborieux de la vie quotidienne. ») Au hasard de ses voyages, il a conquis l’amitié de Salman Rushdie, qui l’a invité, il y a quelques mois, à remettre le prix Liberté, si controversé au sein du Pen Club, à l’équipe de Charlie Hebdo. Comme un Voltaire noir, fervent ambassadeur des valeurs de la France, il a prononcé, à New York, un discours en anglais devant près de mille personnes. Les écrivains africains francophones mènent des aventures sur grand écran, ils vivent partout : Fiston Mwanza a choisi l’Autriche, le Togolais Théo Ananissoh, révélé avec Lisahohé en 2005, s’est installé à Düsseldorf. « Moi, je n’habite pas Los Angeles, mais Saint-Aubin-sur-Mer. Je suis une vraie normande », s’amuse Scholastique Mukasonga, partageant avec tous ses collègues nomades un vrai lien à la littérature française dont elle aime visiter les lieux glorieux. Elle s’est même foulée la cheville en cherchant la tombe d’André Gide à Etretat.

Photo compo : Delphine Henry

Pourtant, un peu de frustration semble toujours agiter un coin de leur âme. Les clichés réduisent parfois leur vue panoramique. Scholastique s’énerve des remarques sur son accent quand Alain Mabanckou s’agace de certaines réflexions. « Je ris lorsque des Français viennent nous dire, à nous, écrivains africains : « Vous magnifiez notre langue ! », comme si elle leur appartenait. Nous avons l’impression d’être étrangers dans la langue française. Je la connais depuis mon enfance en Afrique. Je suis venu à Paris pour entendre celle que l’on parle au pays de Molière. » Il ajoute : « Je peux vous dire que la langue française d’Afrique est supérieure. Les mots sont restés purs, ils ont gardé leur étymologie. Prenez le terme « bureau » qui, dans son sens commun, évoque bêtement le travail. Chez nous, il désigne la maîtresse dans l’expression « avoir un deuxième bureau ». Cette fierté donquichottesque fait la grandeur de ces conteurs merveilleux, la chair lumineuse de notre littérature.

 

Alain Mabanckou, Petit Piment, éditions du Seuil, 273 pages, 18,50 €.

Jean-François Samlong, Hallali pour un chasseur, « Continents noirs » – Gallimard, 296 pages, 19,50 €.