Leïla Slimani, l’ogre littéraire

À 35 ans, l’écrivain a balayé d’un revers de plume les clichés machistes qui pèsent sur le prix Goncourt. Avec son deuxième roman Chanson Douce, elle est la douzième femme en 113 ans à l’avoir remporté. Portrait d’une femme atypique que la rigueur a mené vers le graal littéraire.

Née au Maroc dans un environnement bourgeois où les valeurs orientales se heurtent bien souvent à celles importées par l’Occident – « notre famille nous  a toujours dit, à mes sœurs et moi, que notre corps nous appartenait, qu’on avait le droit d’en disposer comme on voulait. Et, en même temps, qu’on n’avait pas le droit de se promener avec un homme. Allez comprendre » – Leïla jongle avec les paradoxes depuis son enfance. Un exercice qui lui a très certainement permis de manier avec habilité ceux qui existent en chacun des personnages qu’elle crée. Mais c’est avant tout la rigueur qui l’a menée là où elle est. « J’avais des parents sévères puisqu’ils avaient été eux même de très brillants élèves. Mais de toute façon mes sœurs et moi avons toujours adoré travailler à l’école. » La romancière ne fait ainsi pas mystère de ses efforts « Écrire demande beaucoup de discipline et de contraintes. Cela représente 95% de travail, c’est-à-dire rester assis derrière une table, pendant des heures que cela vienne ou pas, à écrire des choses que l’on va jeter par la suite. C’est un exercice difficile, il faut donc être entraîné, mais cela donne lieu à de grands moments de plaisir et de plénitude lorsque ça marche ». Des moments de plénitude qui ont rythmé ses classes préparatoires (hypokhâgne, et khâgne) au Lycée Fénelon. « Lors de mes deux premières années en France, Paris est resté un décor dont j’étais spectatrice. Je ne pensais qu’à mes concours, j’apprenais énormément et j’adorais ça, c’était un grand enrichissement intellectuel. La découverte de la capitale s’est faite de manière progressive, lorsque j’ai eu plus de temps libres à côté de mes études. » Pas de place pour la futilité : « Je considère l’existence, l’être humain et les activités humaines comme quelque chose de très vain. À part l’art, la littérature ou tout ce qui a une utilité sociale comme sauver des enfants, nos actions n’ont aucun sens ».

Des sujets au réalisme déconcertant

Une perception que partage Adèle, héroïne de son premier roman Dans le jardin de l’ogre. Journaliste et mère de famille, elle ne tire aucune satisfaction de son travail, de son couple et de sa famille contrairement au personnage principal de son second ouvrage Chanson douce. Louise, la nourrice qui donne “tout-trop” à ses employeurs. En dressant le portrait de cette employée de maison, Leïla Slimani se livre à une détonante mise en lumière d’une profession négligée par la littérature «  C’est un métier qui mérite une dignité littéraire, il y a sans doute beaucoup de chagrin chez ces femmes qui investissent énormément d’amour et d’affection dans l’éducation d’enfants qu’elles sont amenées à quitter. Il y a quelque chose de mélancolique dans cette dévotion ». Un mal qui mènera l’héroïne à l’infanticide.

Dans ces deux romans, l’écrivain dresse un portrait des relations humaines déconcertant de réalisme. Elle décrit avec une précision chirurgicale les sujets que l’on préfère dissimuler et dépeint avec minutie le paradoxe des rapports sociaux en évoquant, entre autres, l’obsolescence de l’amour. Plus passionnant encore, la romancière dissèque la capacité de l’homme à occulter les problèmes : « c’est une manière de se protéger, de supporter la vie, les difficultés, les contradictions. Cela fait partie de notre système immunitaire psychologique et le rôle de l’écrivain est de détricoter ça, de faire tomber toutes nos défenses pour regarder ce qu’il y a derrière ». Leïla Slimani dérange aussi en mettant l’accent sur la dépendance entre les êtres qui régentent leur vie. « Elle est constitutive des rapports humains, nous vivons en société et au sein de celle-ci nous avons des rôles. Dans des relations qui sont pré-établies, comme les rapports de couple ou de domesticité, les questions matérielles entrent en ligne de compte et créent un assujettissement entre les personnes, qu’on le veuille ou non. Il existe bien sûr des relations gratuites, mais elles sont rares. »

Les rapports sociaux mis à nus 

Et ce qui l’intéresse avant tout, « c’est de voir en quoi cette dépendance influe sur la qualité des rapports, sur le comportement des individus et contamine les sentiments ». À ceux qui la jugent pessimiste, elle répond qu’elle est lucide : « j’essaye de coller à une réalité que j’observe soit en moi soit autour de moi, il n’y a pas de projections sur l’avenir ni sur le passé. Nous pouvons dire qu’au temps donné du roman, mes personnages ne sont ni bons ni mauvais ». Et d’ajouter : « ce sont des êtres humains, faillibles, parfois lâches, mais avec des moments de grande luminosité. Je veux qu’ils soient les plus réels possible ». Ainsi décrit-elle avec une adresse particulière leurs déceptions et ce passage à l’âge adulte qui ne se fait jamais vraiment : « J’aime l’idée de confronter leurs illusions à la réalité ». Lorsqu’elle aborde la personnalité de ses héros, Leïla Slimani le fait sans aucun manichéisme ; si bien qu’il est même possible pour le lecteur de s’identifier à la nounou tueuse. « Il est normal que tout le monde puisse se reconnaître, ce que je recherche chez chacun c’est sa singularité, mais aussi son humanité : dans la pensée, dans les mauvaises idées, dans les secrets. Dans les livres que j’aime, j’ai l’impression de ressembler aux personnages même s’ils sont différents de moi, de pouvoir lire un livre qui se déroule en Russie au xviiie siècle ou en Amérique du Sud au début du xxe et d’avoir l’impression qu’il s’agit de moi. C’est là que réside la beauté de la littérature, dans sa capacité à créer des ponts entre les continents, les époques, les êtres humains ». Une passerelle qu’il est inutile de tenter de construire entre les ouvrages et la vie privée de l’auteur, puisque même si l’on aime y voir çà et là quelques indices, Leïla Slimani reste une femme mystérieuse. Un trait de caractère salué par Tahar Ben Jelloun : « Les écrivains maghrébins commencent souvent par une sorte d’autobiographie. Ils se racontent et disent leur enfance, leurs blessures ou leur joie. La romancière n’a pas choisi cette voie. D’emblée, elle s’est mise dans le roman, dans la fiction qui ne doit rien à sa vie » Avec deux livres à paraître début 2017, les louanges n’ont pas fini de pleuvoir.