Les Chatouilles ou La Danse de la colère

Attention, découverte ! Gros coup de cœur du Off d’Avignon 2014, Andréa Bescond soulève d’enthousiasme le public parisien depuis janvier dernier et c’est justice. Sa pièce, on s’apprêtait pourtant à la subir : quel spectateur a envie d’affronter une heure trente durant, le trauma d’une petite fille, qui, de 8 à 12 ans, a subi les assauts d’un « ami de la famille » ?

Abominable sur le papier, l’histoire devient sur scène saisissante. Et indispensable. C’est le miracle du théâtre. Inspiré d’une histoire vraie, ce texte s’est imposé à l’auteur-interprète comme « une survie, l’envie de dire haut et fort ce que beaucoup ne veulent pas entendre ». Odette, une jeune danseuse de 30 ans dont l’enfance a été confisquée, lutte pour s’insérer dans la communauté des vivants. Depuis le cabinet d’une psy où elle consulte avec sa mère en quête de résilience, elle déballe tout : les « chatouilles », le procès de son agresseur, les paradis artificiels, sa déposition au commissariat, etc. Comment s’extraire de ce drame qui l’a fondée et qui l’asphyxie ? Ce drame, Bescond le raconte magnifiquement, campant tous les personnages (la prof de danse surexcitée, le copain rappeur, la mère sanglée dans le déni…), boxant avec les mots, gesticulant, dansant pour dire l’indicible, car c’est d’abord avec son corps, on le sent bien, qu’elle écrit et libère toutes ses forces telluriques dans cette danse du diable à la sauce krump ! Un exercice de haute voltige théâtrale, humaine et physique pour dire, à vif, la cacophonie destructrice qui peut tonner dans un cerveau fracassé. Sous-tendue par une bande sonore régalante (de Madonna aux musicals des années 2000), une solide formation de danseuse et la mise en scène au cordeau d’Éric Métayer, cette impressionnante performance s’affirme comme un phénoménal cri de rage qui, à n’en pas douter, va porter loin. Et longtemps.

Note : 4/5