Les dessinateurs de Charlie étaient aussi des artistes

Le 7 janvier 2015, les terroristes n’ont pas tué que des caricaturistes de presse provocateurs, mais aussi de grands artistes qui ont passé leur vie à observer les tourments de la société française. Les livres parus à l’occasion des commémorations témoignent de la diversité de leurs talents.

Cabu, le doux poète qui cognait dur

Portrait Cabu © Quentin Houdas

Quand les terroristes ont pénétré dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo, Cabu allait fêter (le 13 janvier) ses soixante-dix-sept ans, et une vie bien remplie au service de l’art et de l’humour noir. Il a toujours été considéré comme le meilleur dessinateur de la bande, un maître au coup de crayon fulgurant, auteur d’une œuvre qui aura marqué le XXème siècle.

A côté des héros mythiques du 9ème art, Astérix et Obélix, Lucky Luke, ou Gaston Lagaffe, les deux archétypes célèbres de Cabu, le très lunaire et charmant Grand Duduche, et l’atrabilaire Beauf avec sa grosse moustache, font bonne figure au point d’être même passés dans le langage courant. Ce duo aura incarné les contradictions de la société française qui sentait venir la fin des Trente Glorieuses, l’ado attardé né de mai 1968 et le Français moyen recroquevillé sur sa bagnole, son petit chez soi, ses colères imbéciles.

Cabu traite de la crise, « toujours d’actualité », comme le rappelle le très beau recueil Toujours aussi cons !,  paru à l’occasion de l’anniversaire de sa mort. Il rassemble trois cents dessins tirés des treize albums que Cabu a publié au Cherche-midi. L’ouvrage donne une idée juste de l’œuvre d’un artiste (même si lui se définissait comme un journaliste) dont la douceur et le tempérament planant contrastaient avec la lucidité cruelle de ses dessins. Il jette un regard sans concession sur une société cynique où même les exclus s’exploitent. Un gréviste de la faim meurt, et c’est un SDF qui le regrette car « il me donnait sa ration ».

Le beauf, confortablement installé dans son fauteuil, lit le journal « le cancer frappe d’abord les gens exemplaires ». « T’as pas de pot », lance-t-il à sa bobonne de femme qui fait la vaisselle en essayant de calmer un gosse insupportable. Cabu combattait la misogynie, le racisme, sans jamais donner de leçons. Il se moquait de la mort, du malheur, pratiquant une catharsis salutaire. Les « politicards » de tous bords n’échappaient pas à son humour féroce. « Quand un nouvel homme politique émergeait, écrit Riss, le directeur de Charlie Hebdo, dans sa belle préface à l’ouvrage, les autres dessinateurs  étaient curieux de voir comment Cabu allait le traiter. » Les rafales ont tué plus qu’un ami, disons-le sans craindre d’exagérer, un La Bruyère de notre temps.  

Cabu, Toujours aussi cons !, éditions Le Cherche-midi, 304 pages, 18,90 €.  

 

 

Tignous, généreux et social

Portrait Tignous © Quentin Houdas

Moins connu que Cabu ou Wolinski, Tignous, disparu dans sa cinquante-neuvième année, était aussi plus jeune. Cet ancien élève de l’école Boulle était passé au dessin de presse pendant les années 1980. Il avait collaboré à l’Idiot International dirigé par Jean-Edern Hallier, puis, à partir de 1992, à Charlie Hebdo, à Marianne et à l’Humanité. Son style mêlait la caricature, à ce que la critique appellera la « BD documentaire-récit ». Il rendait compte des grands évènements médiatiques (le procès Colonna, l’affaire Clearstream…) 

Les nombreux ouvrages parus à l’occasion des commémorations du 7 janvier offrent un paysage presque complet de son talent multiple et de sa liberté créatrice. Né en banlieue parisienne, il aura passé sa vie à fustiger les inégalités sociales, comme le montre ce réjouissant diptyque paru chez Denoël en 1999 et 2000, et réédité par Folio, Tas de riches et Tas de pauvres où il n’épargne personne. Le rupin y plastronne, dessiné avec un gros ventre, et un double menton pendouillant, le cigare aux lèvres comme il se doit, et le défavorisé n’est pas davantage gâté, à l’image de ce SDF pelotonné dans un carton Ricard. « T’as trouvé un sponsor ? » lui demande son ami clochard.

« L’actualité, il la saisissait à la gorge », écrit son ancien patron de Marianne, Jean-François Kahn, dans le superbe ouvrage que les éditions du Chêne consacrent à l’artiste, rassemblant deux cents dessins au feutre couleur et noir et blanc, agrémentés de témoignages (Daniel Pennac, François Morel…). Tignous y prend à la gorge la violence au travail, la sexualité, où les hommes sont en échec et les femmes contraintes de simuler, et l’éducation, salutaire lorsqu’il dénonce la violence dans les cours de récré, comme le terrible « jeu du foulard » (« On a du mérite quand on arrive vivant au Bac »). Si ses personnages sont tous assez laids, méchants ou ridicules, Tignous était aussi capable de visions plus poétiques.

En illustrant le court récit du romancier Didier Daeninckx, Corvée de bois, qui raconte les mésaventures d’un jeune engagé pendant la guerre d’Algérie, Tignous offre encore un autre aspect, plus romanesque, de son talent. On imagine bien le plaisir qu’il a eu à reproduire la façade de l’Olympia, avec le nom de Gilbert Bécaud, ou le devant d’une 403, avant de plonger dans les horreurs de la guerre. « Je voulais que le monde entier sache que tu étais un mec formidable », écrit sa veuve Chloé Verhlac dans son émouvante préface au livre du Chêne. Un mec formidable qui a droit à un véritable festival de rééditions !  

 

Tas de riches.Tas de pauvres, éditions folio Gallimard, 144 pages, 7,65 €.

Corvée de bois, Didier Daeninckx et Tignous, éditions folio Gallimard, 112 pages, 6,50 €.

Tignous, éditions du Chêne, 240 pages, 35 €.

(Et aussi, sorti en novembre, l’album posthume Murs… murs, consacré au monde carcéral, aux éditions Glénat BD, 120 pages, 25 €.)

 

 

Maryse Wolinski, l’indicible douleur

Avouons-le : nous avons eu un peu d’appréhension en ouvrant ce livre, conscient de vivre un moment de lecture éprouvant. Ces souvenirs très brûlants des événements, vécus de l’intérieur par la veuve de Georges Wolinski, sont effectivement durs. Mais il faut lire ce court récit, pour bien toucher du doigt le drame inimaginable qu’ont vécu les familles des dessinateurs assassinés. « Chérie, je vais à Charlie ». Ce sont les derniers mots que prononça Georges Wolinski à Maryse, quelques heures avant la funeste conférence de rédaction du 7 janvier 2015.

Dans un style sensible et direct, Maryse nous fait partager le quotidien difficile et les interrogations du couple obligé de déménager, angoissé à l’idée de la faillite de Charlie Hebdo, puis sa panique, en apprenant l’attentat, sa solitude, On y voit la malheureuse veuve de Tignous, Chloé, errer à distance du 10 rue Nicolas-Appert, au milieu des pompiers, policiers, journalistes… Puis, c’est le passage obligé, l’autopsie, macabre (il a reçu quatre balles dans le corps), la remise de l’alliance. Maryse pleure.

Si le petit « soldat sans énergie » qu’elle est devenue ne peut s’empêcher d’exprimer sa colère contre les autorités qui n’ont pas sauvé son mari, elle nous raconte les conflits de la rédaction entre les tenants de la surenchère et les rêveurs, et nous offre surtout de magnifiques pages, comme ces nuits de cauchemar où elle voit Georges, le regard amoureux et plein de détresse, et derrière lui, le tueur en noir. « La première balle perfore l’aorte et le cœur de mon amour, avant que son corps ne bascule », ou ce souvenir, alors qu’elle se recueille devant son corps à la morgue, de leurs nuits de noces quarante-deux ans plus tôt, d’un après-midi, à faire l’amour dans un champ, et à s’endormir en regardant les étoiles. Une magnifique oraison à la hauteur de l’homme que fut Georges Wolinski.

 

Maryse Wolinski, « Chérie, je vais à Charlie », éditions du Seuil, 144 pages, 15 €.

 

 

Entre le passé et l’avenir. 

« Concert de loufoqueries et catalogue de vacheries ». C’est ainsi que Riss, dans sa préface au livre Tout est pardonné, publié par la maison d’édition du journal Les Echappés, définit le mieux l’univers de Charlie. Cet ouvrage qu’il faut absolument acheter, quoi que l’on puisse penser de ses « loufoqueries vachardes » – une partie des bénéfices seront reversés aux blessés et aux familles des victimes – recense les ultimes dessins des auteurs assassinés Cabu, Charb, Wolinski, Honoré, et ceux de Riss, Luz, Pétillon, Willem, et des deux femmes du groupe, Catherine Meurisse et Coco, prise en otage le 7 janvier.

Nous y retrouvons les thèmes habituels de l’hebdomadaire satirique, la politique, le sport, les intégrismes, mais aussi le temps et l’amour, sous la plume délicate de Wolinski qui avait évolué, ces dernières années, vers une forme de tendresse, comme le montrent ses belles planches très écrites. On lit Wolinski comme on le voit, touché par ses questionnements sur l’amant vieillissant et angoissé, le couple en crise. Le classieux Philippe Honoré se lit aussi, créateur de superbes vignettes classiques noires, comme « gravées sur bois », selon la formule de Riss, plus artistiques et littéraires.

Et quid de l’avenir ? Il sera peut-être incarné par Catherine Meurisse, illustratrice pour la jeunesse et auteur d’une très belle idée. Dans une courte bande dessinée, elle montre la France « Je suis Charlie », avec ses pancartes envahissant les supermarchés, les vitrines des boutiques, les églises… Mais dans les locaux de Charlie surveillés par les policiers, deux dessinateurs se demandent : « Qui suis-je ? » La rédaction meurtrie devra effectivement retrouver une identité.

 

Charlie Hebdo tout est pardonné, éditions Les Echappés, 184 pages, 22 €.