Les drôles de bêtes de Mr Ford

Le musée de la chasse et de la nature invite le peintre Walton Ford, étoile américaine méconnue en France, pour une formidable et étrange expo mi-rétrospective mi-inventive.

Il n’est pas nécessaire d’être amateur de chasse pour goûter les délices du musée de la Chasse et de la Nature, ce grand cabinet de curiosité qui mêle trésors de peinture, sculptures et artefacts anciens avec des œuvres contemporaines de toute beauté. Claude d’Anthenaise, directeur à l’intarissable inspiration, s’est cette fois adressé, pour dialoguer avec ses collections, à Walton Ford, un peintre américain jouissant d’une très belle reconnaissance outre-Atlantique (Mick Jagger le collectionne), mais plutôt méconnu par ici.

Pourquoi ? « Il prend à rebours la création contemporaine », répond Claude d’Anthenaise. « Il se confronte de la façon la plus classique qui soit aux maîtres anciens, et ré-introduit le sujet » alors que, comme le rappelle l’illustre conservateur, depuis l’art moderne, il n’y a plus de sujet que l’artiste lui-même. Walton Ford, lui, utilise l’aquarelle, « un médium très traditionnel plutôt associé à la peinture de jeune fille » pour représenter des animaux inspirés de maîtres naturalistes du XIXe siècle comme l’ornithologue Audubon. Au rez-de-chaussée, une dizaine de toiles propose un condensé de rétrospective du travail de l’artiste depuis dix ans. Souvent peints en très grand format, les animaux de Ford, s’ils sont effectivement représentés selon la pure tradition des planches zoologiques du XIXe, ont, si on les regarde de plus près, « quelque chose qui ne tourne pas rond », comme le dit Claude d’Anthenaise. Ford leur insuffle des émotions humaines, souvent mélancoliques, et truffe ses images de références aux cartoons, à la littérature et à une culture populaire qui brandit le kitsch comme une fière composante de son identité. Serpent géant dans la gueule duquel se jettent une nuée d’oiseaux exotiques, singe en plein meurtre de perroquet, rhinocéros fuyant un destin esclave…

Le cocktail visuel est riche : histoire, histoire naturelle, pop culture, mais aussi la propre histoire de l’artiste, inscrite de manière cryptée et symbolique dans ses toiles façon jeu de piste. Si l’on ne décrypte pas tout, on est hypnotisé par l’étrangeté générale. À l’étage, au cœur des collections dont il est forcément tombé amoureux (c’est invité par un ami, Jérôme Neutres, co-commissaire de l’expo, que Walton Ford a découvert ce musée dans lequel il a ensuite passé des heures), le peintre a imaginé un projet autour de la bête du Gévaudan, sur lequel il a travaillé deux ans. Il a créé une dizaine de toiles en fonction d’emplacements proposés par le musée, où il cite et répond aux toiles accrochées tout autour des siennes. Dans cette série, il représente, outre la fameuse bête, des humains : une nouveauté pour lui. Et il applique sa formule éclectique. Utilisant le mythe d’une bête dévorant les jeunes bergères vierges, il évoque, subtilement, Sade, l’imagerie érotique du XVIIIe siècle, des références à sa propre vie (la jeune bergère a les traits de sa compagne, le chasseur aristocrate, les siens), et fait des pieds de nez (dans une salle dont les tableaux font triompher l’aristocratie, il peint un aristocrate en déroute, par exemple), toujours dans un feuilleton un peu sulfureux dont la morbidité pop fait mouche.

Une expo bizarre et passionnante, et sans conteste l’une des meilleures découvertes de cette rentrée.