Les histoires secrètes de Taryn Simon

Avec ses séries de photos, l’Américaine Taryn Simon montre, au Jeu de Paume, ce qui est habituellement non visible ou caché au regard du quidam. Un travail conceptuel fascinant, par une artiste incontournable.

Peu connue du grand public, Taryn Simon, à tout juste quarante ans, est pourtant une artiste “star”. Représentée par deux des plus importantes galeries de la capitale, Gagosian et Almine Rech, elle a été montrée dans les plus grandes institutions (Tate Modern à Londres, Neue Nationalgalerie à Berlin, MoMA à New York…) avant que le Jeu de Paume ne lui consacre cette première exposition monographique. Sa personnalité obsessionnelle et perfectionniste, ainsi que son “pedigree” (nièce de Steven Spielberg, mariée à Jake Paltrow, frère de Gwyneth) finissent de parfaire le tableau. Mais attention, Taryn Simon n’a pas volé sa reconnaissance tant son travail est remarquable et implacable, preuve en est les cinq séries présentées ici. Sa première œuvre, The Innocents, en 2002, donne le ton. L’artiste demande à des victimes d’erreurs judiciaires de poser sur le lieu du crime qu’ils n’ont pas commis. Le point commun de ces innocents ? Ils ont tous été incriminés à cause d’une erreur d’identification… sur photographie. Elle joue alors sur une sorte de mise en abyme qui questionne le rôle de la photo et la mémoire visuelle. Si le résultat affiche une esthétique quasi-cinématographique, avec des mises en scènes très soignées, c’est plutôt du côté de la photo de reportage qu’il faut chercher la filiation. En effet, si cela n’est pas dit ou montré, l’artiste fouille, enquête, dissèque pour présenter la face cachée, les ratés, les inquiétantes étrangetés de notre société. La série An American Index of the Hidden and Unfamiliar (2007), « un index américain du caché et du méconnu » en français, en est le parfait exemple. On découvre entre autres un site de stockage nucléaire, la collection d’art accrochée aux murs de la CIA, une unité de cryoconservation contenant des corps ou un exemplaire de Playboy en braille sorti de la Bibliothèque du Congrès. Derrière chaque photo, chaque projet, ce sont des années d’investigation, de procédures administratives, de négociations pour obtenir cette image fixée et recontextualisée à l’aide de textes, parfois complétée de vidéos. Et pour chaque série, son protocole formel.

La passion du classement

Avec Contreband (2010), Taryn Simon passe une semaine au service des douanes de l’aéroport John F. Kennedy, à photographier non stop les objets saisis, introduits dans le pays par des voyageurs. Résultat ? Un millier de photographies, triées, inventoriées par famille et par nature. On y recense aussi bien anabolisants, contrefaçons, plantes, qu’os de chien ou graines. Encore une fois, l’artiste nous montre ce qu’on ne voit pas, ce qui est interdit, soustrait au territoire. Le classement, la typologie est une autre donnée importante de son travail de l’artiste. On découvre également le Google Images avant l’heure avec The Picture Collection (2013). C’est à partir des archives de la Picture Collection, la plus grande bibliothèque iconographique au monde, fondée en 1915, et riche de 1,29 million de tirages, cartes postales, affiches et images découpées, qu’elle recrée des thèmes telle un moteur de recherche : “swimming pools” (piscines), “bâtiments et villes à l’abandon” ou “vues de derrière”, proposant de multiples clichés de fesses. Mêlant souci documentaire et création artistique, les images fortes et singulières de Taryn Simon questionnent notre rapport au monde, mettant à mal nos certitudes. Une exposition essentielle, à ne pas rater.