Les Larmes amères de Petra von Kant

Rainer Werner Fassbinder écrit ce huis clos sombre et frontal en 1971, alors qu’il n’a que 25 ans. En 1972, il transpose sa pièce au cinéma et lorsqu’il meurt dix ans plus tard, il a réalisé quarante-deux films et une vingtaine de mises en scène.

Ce dernier spectacle de l’Anti-Theater se focalise sur Petra von Kant, une célèbre styliste de mode berlinoise, belle, libre et d’aristocrate famille. Esseulée aussi, malgré la présence de sa docile assistante qu’elle traite en esclave sans se douter qu’elle- même deviendra… esclave de ses propres sentiments ! Car Petra succombe à Karin : subjuguée par cette (trop) jeune beauté pleine de douleur, elle court tête baissée à sa perte. La représentation s’ouvre lumières allumées sur un décor bourgeois très encombré : divan, piano, miroir incliné, aquarium réfrigérateur, portant lesté de tenues de mode… et une impressionnante tapisserie aux motifs moyenâgeux, La Dame à la licorne. Sur scène, deux femmes omniprésentes intriguent : l’une, un peu cachée, s’affaire à régler une bande-son, l’autre scrute les spectateurs qui s’installent. L’atmosphère trouble laisse présager une histoire déraisonnable, donc excitante. Alors, pourquoi sommes-nous rétifs au spectacle ? À cause des actrices ? Non. Ce qui pèche ici, c’est la mise en scène de Thierry de Peretti, le fait qu’elle bascule du drame intimiste et social au boulevard outré : personnages gesticulant pour donner un semblant de profondeur émotionnelle, incessantes entrées et sorties. Et que dire de cette scène où l’on voit la comédienne pantalon et culotte baissés, rouleau de papier à la main ? Certes, Fassbinder ne fait pas toujours dans la dentelle de Bruges : ici, on boit, on fume, on s’embrasse, on se vomit, on traite sa mère de « vieille pute usée »… Inutile d’y rajouter tant d’hystérie. Mais il y a le jeu à fleur de nerfs de Valeria Bruni Tedeschi, la sensualité affolante de Zoé Schellenberg, le magnétisme muet de Lolita Chammah…