Les Ménines : Velázquez en BD

Peut-être êtes-vous du genre à ne jamais manquer aucune des grandes expositions du moment. Alors, bravant les files d’attente et même la pluie, vous avez déjà « vu Velázquez ».

Là, vous vous êtes forcément dit que, sans conteste, ce baroque-là savait peindre. Mais peut-être n’avez-vous pas aimé tant que ça telle Vénus s’admirant dans le miroir ou tel autre pape pas franchement engageant.

L’impressionnante déclinaison de portraits de cour pourrait aussi vous avoir lassés, comme ce fut le cas cette semaine à la rédaction, où un laconique « “L’Infant avec un nain”… Ouais ben c’est lequel, le nain ? » ne fit pas rire ceux qui n’avaient pas d’humour. C’est que tout le monde n’est pas spontanément féru d’histoire, et pour peu que l’on ne connaisse pas non plus celle de Diego Velázquez, on pourra vite voir son œuvre comme un austère, quoique grandiose, travail de pro.

Mais partir à la rencontre de l’artiste, unanimement reconnu comme l’un des plus mystérieux de son époque, n’est pas chose facile. Bien sûr, pour l’appréhender, on pourra se plonger, comme toujours, dans la lecture consciencieuse du catalogue de l’événement, qui bien évidemment est à la hauteur de son rang.

Mais on pourra aussi se tourner vers un roman graphique espagnol, reconnu en ses terres comme le meilleur de l’année 2014, et qui vient opportunément de paraître chez nous aux éditions Futuropolis.

A première vue, Les Ménines, du nom du chef-d’œuvre du peintre que l’on ne retrouvera pas dans l’exposition du Grand Palais, semble être une biographie du maître, une sorte de “Velázquez pour les béotiens”, si ce n’est pour les nuls, histoire d’enfin comprendre pourquoi tant de gens le considèrent, à l’instar de Manet, comme le plus grand de tous les temps.

On pense alors s’enquiller la lecture vite fait, et partir ensuite à l’assaut du musée, capable de tout resituer, quand voilà que ça recommence… Nous voilà perdus. Après un démarrage compréhensible à la mort de Philippe IV d’Espagne, on nous dessine un Michel Foucault qui surgit, forcément plein d’interrogations intelligentes mais sibyllines à ce stade de l’affaire.

D’autres personnages fameux, Dalí ou Picasso en tête, apparaîtront ensuite au fil des pages dans un anachronisme le plus parfait, pris en sandwich entre des scènes de vie de don Diego, alors qu’il était vieux ou jeune ou vieux, c’est selon. On se renfrogne, on s’accroche, et puis petit à petit, on comprend. L’évolution de sa peinture, ses aspirations, son influence sur ses contemporains et les autres, et même la présence des nains.

En quelque 200 pages finalement pas si ardues puisque le chemin s’éclaire au fur et à mesure que l’on avance, notre Velázquez suscite chez nous davantage d’intérêt qu’on n’aurait pu l’imaginer. « Rien n’est moins favorable à la création que voir beaucoup d’art et en parler beaucoup », aurait-il dit. Aussi pétri de contradictions qu’il semblait être, peut-être ne le croyait-il pas vraiment. Qu’importe, nous, ce qu’on sait, c’est qu’une bonne BD ingérée avant l’expo ne nous aura peut-être pas rendus plus créatifs, mais pourrait avoir suffi à nous faire vraiment aimer Diego.

Les Ménines de Santiago Garcia et Javier Olivares, édtions Futuropolis, 184 p., 25 €.