Les obsessions de Mona Hatoum au Centre Pompidou

Le Centre Pompidou se fait pionnier en consacrant pour la première fois 2 000 m2 à l’œuvre de la bien troublante plasticienne née à Beyrouth en 1952. Entre l’intime et l’interrogation politique.

C’est une œuvre intéressante, cohérente et dérangeante que présente le Centre Pompidou dans l’espace qui a accueilli juste avant la très fréquentée rétrospective Jeff Koons, dont les kitscheries didactiquement exposées semblent soudain bien loin. Mona Hatoum, dont il s’agit ici de la première exposition monographique à cette échelle, est une artiste habitée d’obsessions, qui reviennent comme des motifs dans ses œuvres. La carte, tout d’abord, tour à tour dessinée au sol à l’aide de billes de verre, façon planisphère géant dont les frontières sont appelées à bouger naturellement au cours de l’exposition (Map (Clear), 2015), ou bien dessinée sur des savons de Naplouse (non loin de Jérusalem) pour figurer l’absurdité de la conception des frontières théoriques du territoire palestinien (Present Tense, 1996/2011). Plus loin, on trouve un globe géant où les continents sont tracés par des néons rouges qui grésillent pour figurer les “points chauds” de la planète (Hot Spot, 2013).

Un autre motif récurrent chez l’artiste : le cheveu, qui compose de nombreux travaux, dont une spectaculaire installation (Recollection, 1995) où le visiteur traverse un “pénétrable” de cheveux de l’artiste, pendus au plafond, et surplombant des petites pelotes de cheveux disséminées au sol, non loin d’un mini-métier qui tisse… des cheveux. Pourquoi cette obsession ? « Parce que j’ai beaucoup de cheveux, non ? », plaisante l’artiste, qui rappelle plus sérieusement toutes les performances (restituées ici en vidéo ou en photo) qu’elle a accomplies avec son propre corps pendant de longues années, et dont le travail “capillaire” est une sorte de continuation. Ici, elle est empaquetée avec des rognons sur une table (The Negociating Table, 1993) ; là, elle est enfermée dans une cage et traverse l’espace entravé par des outils rouillés suspendus (Position : Suspended, 1986)…

« Une sensation d’instabilité ».

Autres matières humaines utilisées de façon récurrente dans ses œuvres, les ongles et la peau (la sienne). On retrouve aussi diverses structures en métal, comme ces cages à lapin formant une sorte de ville en U avec, au centre, une lumière se balançant, et un titre à la fois drôle et glaçant : Light Sentence. « La lumière qui bouge donne l’impression que le sol tremble », souligne Mona Hatoum, « ça fait référence aux HLM, des cages à lapins où les gens sont condamnés à vivre un peu comme en prison », avec, comme souvent chez elle, un jeu de mots (on peut traduire « light sentence » par « condamnation lumineuse » ou « légère », mais comprendre aussi « life sentence », soit « réclusion à perpétuité »).

D’autre structures : un paravent en forme de râpe géante (Grater Divide, 2002), des cages contenant des formes molles de verre soufflé rouge, pareilles à de drôles d’organes (Cellules, 2012-2013)… L’angoisse diffuse qui émane de l’œuvre n’est pas nouvelle : « Pour le monde occidental, la guerre est plus présente depuis le 11 septembre 2001. Mais pour moi, elle existe depuis toujours. » Mona Hatoum est née (en 1952) et a grandi au Liban, dans une famille d’origine palestinienne. Elle vit à Londres depuis près de 40 ans, exilée de force par la guerre dans son pays d’origine. Certainement, tout cela éclaire en partie ses œuvres. « Je n’aime pas me définir, affirme-t-elle néanmoins, je suis née au Moyen-Orient, mais j’ai eu une éducation très cosmopolite ». Si la féminité est en jeu dans de nombreux travaux – voir Corps étranger (1994), la vidéo de l’exploration d’un corps de l’intérieur –, elle ne déclame pas de grands discours sur son statut de femme.

D’une manière générale, il lui importe surtout de provoquer « une sensation d’instabilité, une insécurité », voire « une menace sous-jacente. Car ce qu’on pense être sûr pour l’être humain, il faut le questionner. » Voilà l’invitation : toujours questionner ce que l’on regarde, sans idée préconçue. D’où une absence totale de cartels. « Je préfère que les gens regardent les œuvres et s’y projettent plutôt que de lire des textes qui leur donnent une explication. » Infusée de minimalisme, d’art conceptuel, de cinétique (et d’humour, insiste-t-elle), avec des clins d’œil (drôles, en effet) à Duchamp et aux surréalistes, elle crée des œuvres-images puissantes. Qui secouent l’esprit. Et même un peu le corps.

Photo en haut de l’article : Twelve Windows, 2012-2013 (Mona Hatoum avec Inaash) 12 broderies palestiniennes sur tissu, pinces à linge en bois, câble en acier 100 x 100 cm chacune. Dimensions totales variables © Courtesy of the artist and Alexander and Bonin, New York © Photo Courtesy Alex