L’homme invisible

Avec l’exposition Ghost Stories, la Maison européenne de la photographie revient sur le travail du chinois Liu Bolin. Si l’artiste disparaît dans son environnement tel un caméléon, son œuvre montre bien plus que l’on ne saurait voir.

Où est Charlie ?

Au premier abord, on pourrait penser que le travail de Liu Bolin est anecdotique, ludique, divertissant, une version pour adultes d’Où est Charlie ?, le fameux livre-jeu dans lequel le lecteur doit réussir à retrouver un personnage à l’intérieur d’une image. Car l’œuvre photographique de l’artiste met aussi au défi le sens de l’observation. La technique est simple et pourtant fastidieuse. Liu Bolin se fond, recouvert de peinture, dans de multiples décors, posant parfois jusqu’à cinq heures, immobile, les yeux fermés, sans aucun trucage numérique, avec la seule aide de ses peintres-assistants qui reproduisent le décor en trompe-l’œil sur son costume style Mao. La performance est alors figée par la photographie devant laquelle il faut parfois aux spectateurs plusieurs minutes pour distinguer les contours de l’homme ainsi camouflé.


© Liu Bolin, courtesy of the artist/Galerie Paris-Beijing

Les JO 2008 comme déclic

C’est pourtant loin de la farce que l’idée de disparaître dans les éléments est venue à cet artiste de 44 ans. Tout commence en novembre 2005 quand le gouvernement chinois détruit son atelier, situé dans le village de Suo Jia Cun, en prévision des jeux Olympiques de Pékin. Pour exprimer son mécontentement, Liu Bolin, diplômé des Beaux-Arts de Pékin, alors assistant d’un sculpteur de renom, décide de s’intégrer dans les ruines de son studio d’artiste. Ce sera sa première œuvre personnelle : lui, seul, face à ce qui est détruit, invisible. À partir de là, Liu Bolin commence à se « cacher » dans toute une variété de contextes et d’environnements, et décide de faire de sa disparition une protestation silencieuse. La courte rétrospective de la MEP met ainsi en lumière quatre thèmes développés par l’artiste: « Politique et censure », « Tradition et culture chinoise », « Société de consommation » et « Informations, médias et liberté de la presse ». On le découvre ainsi caché devant un drapeau pour montrer comment l’individu se perd dans une identité collective, noyé dans le rayon d’un supermarché devant des nouilles instantanées dans lesquelles ont été retrouvés des produits toxiques, pour dénoncer les dérives de la société de consommation, dissimulé parmi d’autres personnages dans des unes de Charlie Hebdo pour faire valoir la liberté de la presse.


© Liu Bolin, courtesy of the artist/Galerie Paris-Beijing

Un artiste engagé

Depuis plus de dix ans maintenant, photographie après photographie, l’artiste se rend invisible pour mieux se faire remarquer. En « hackant » des lieux et environnements hautement symboliques avec une constance bornée, identique à lui-même, toujours silencieux et fermé, il révèle un environnement que l’on n’interroge plus. Mais si la répétition du procédé peut participer à l’idée de ne rien lâcher, Liu Bolin semble parfois capitaliser sur une formule qui marche et qu’il applique également à des publicités, de la doudoune de luxe aux parfums. Quant à l’impression que l’artiste change constamment de décor sans vraiment changer d’idée, il faut se rendre à la galerie Paris-Beijing où l’on découvre, à côté d’une série de photos consacrée aux questions environnementales, une sculpture, une installation et une vidéo prometteuses. Pour preuve que l’homme invisible devenu mondialement connu n’a pas intérêt à tout cacher.

Ghost Stories, jusqu’au 29 octobre à la Maison européenne de la photographie, 5/7, rue de Fourcy, 4e, M° Saint-Paul. Du mercredi au dimanche, de 11 h à 19 h 45. Plein tarif : 9 € / Tarif réduit : 5 €. www.mep-fr.org

Revealing Disappearance, jusqu’au 28 octobre à la Galerie Paris-Beijing,  62, rue de Turbigo, 3e. M° Arts et Métiers. Du mardi au samedi, de 11 h à 19 h. Entrée libre. www.galerieparisbeijing.com/fr