Ma folle otarie

Avec ce récit marqué du sceau du fantastique et du monstrueux, l’auteur-dramaturge-metteur en scène de « Moi aussi je suis Catherine Deneuve » confirme son goût pour les histoires troubles et… culottées.

Ce qui se joue ici ? Un problème de fesses, ou plutôt de postérieur. Fidèle à sa manière, Pierre Notte élabore une épopée intime en forme de monologue épileptique, pour dresser le portrait d’un modeste agent de voyage englué dans un quotidien terne : ce petit homme gris n’a jamais haussé le ton, ne s’est jamais indigné ni enthousiasmé. Mais lorsque ses fesses se mettent à grossir jusqu’à devenir protubérantes, il se défait peu à peu sous nos yeux. Plongés dans la psyché hallucinée et hallucinante de cet homme difforme et fragile, nous voilà sommés de sortir de notre passivité pour déchiffrer ce conte noir questionnant la solitude, la différence et le besoin de reconnaissance. Le spectateur soudain actif assiste en voyeur fasciné à cette noyade mentale traitée avec une étonnante économie de moyens (aucun artifice, aucun décor, juste un jet de lumière). Seul en scène, Brice Hillairet (épatant) se déplace dans un strict petit carré blanc dessiné à la craie sur le plateau et donne une étonnante lumière à son personnage si sombre. Cerné par un sous-monde de bizarreries anxiogènes, il nous happe dans un récit abracadabrantesque que n’aurait pas renié Kafka, Topor ou Fernando Arrabal (parrain de la Cie Les Gens qui tombent). Scènes habitées, virages dans le récit, inventions barrées, Notte sait insérer dans sa mise en scène épidermique des images mentales qui frappent. Et lorsque le merveilleux se cueille enfin auprès d’une otarie, comme dans un rêve animiste de Miyazaki, on se dit que l’on aurait bien joué encore un peu aux navigateurs de l’âme.

Jusqu’au 24 juin, du mardi au samedi à 19h00, dimanche à 15h30. Théâtre du Lucernaire, 53, rue Notre-Dame-des-Champs, 75006. M° Notre-Dame-des-Champs. Pl : 11-26 €. Tél. : 01 45 44 57 34.