Madame

Il est des récits qui se donnent tout entiers dès la première phrase. Imaginé par le dramaturge Rémi De Vos, « Madame » en est un : un miracle de gouaille argotique (entre Céline, Arletty et Audiard), une brillante leçon d’histoire dans laquelle on s’égare avec délice.

C’est Catherine Jacob que le dramaturge a placé au cœur battant de ce portrait de femme en marge, cash, truculent et touchant. Car cette ex-godiche devenue gourgandine aura tout connu : trois guerres (14-18, 39-45 et l’Algérie), deux tueurs en série de beau calibre (Landru et Petiot), la prostitution, etc. Seule en scène dans un beau décor rouge grenat (Othello Vilgard), la comédienne déroule ce destin hors norme avec une précision de jeu diabolique : son arrivée à Pantruche, le boulot dans une usine d’armement puis dans un atelier de confection de sous-vêtements, son premier amour avec un certain Landru, merveilleux amant (“au paddock c’était Versailles »), le poilu estropié qui “l’encloque de deux lardons“, son coup de foudre pour un mac, le trottoir, la maison close (« Quinze ans à aller aux asperges avant d’être promue « Madame ! »), le docteur Petiot, la Libération, la fermeture des maisons, l’amour, De Gaulle, etc. Le chaos d’une époque en guerre, voilà ce que raconte De Vos par une sorte d’imprégnation hallucinatoire. Mais aussi la solitude d’une « mauvaise fille, mauvaise épouse, mauvaise mère ». Coiffée d’une imposante choucroute grise argentée aux reflets roses (Cécile Kretschmar), sanglée dans une superbe robe de lamé noir, Jacob est impériale en mère maquerelle décomplexée qui traverse l’Histoire avec une grande Hache. Restituer avec tant de finesse ce monologue tout en ruptures exigeait une maîtrise extrême. L’élégance indolente, le désenchantement en bandoulière, la comédienne livre une composition renversante.

Note : 4/5