Martin Scorsese, l’homme cinéma

Parrain des films de mafia, définitivement le meilleur pour filmer New York à toutes les époques, encyclopédie vivante du cinéma mondial, maître de la mise en scène, le réalisateur américain se devait d’être honoré par la Cinémathèque française. C’est chose faite jusqu’au 14 février 2016. Vous voilà affranchi !

Pénétrer dans l’exposition Martin Scorsese, c’est un peu comme embarquer à bord du taxi de Travis Bickle dans Taxi Driver. C’est partir pour une errance à travers le cinéma d’un des plus grands réalisateurs. Mean Streets, New York, New York, Les Affranchis, Le Temps de l’innocence, Gangs of New York, Aviator… Une œuvre monumentale qui s’égrène par touches au détour d’objets épars et tellement signifiants. La vraie licence de chauffeur de taxi obtenue par Robert De Niro totalement imprégné par son rôle dans Taxi Driver, la Palme d’or décrochée pour ce même film en 1976, l’Oscar de 2007 pour Les Infiltrés, des dizaines de storyboards, la robe mordorée de Cate Blanchett dans Aviator, des lettres de Robert Bresson, Jean-Luc Godard ou Akira Kurosawa, les photos des tatouages de Bob dans Les Nerfs à vif, une maquette géante de New York. Des hommages à ceux qui l’ont inspiré, ou, bien sûr, les images de ses films qui, à chaque pas, rappellent la force de son cinéma. Preuve en est, les multiples écrans de la salle d’accueil peuplés d’extraits allant de Raging Bull à La Dernière Tentation du Christ en passant par La Couleur de l’argent, et le fait qu’une fois l’œil posé dessus, on ne peut plus en décrocher.

Le temps de l’innocence

La salle « De nouveaux héros » nous entraîne vers l’enfance du petit Martin, dans le Little Italy du New York des années 1940-50. Une famille italo-américaine stricte mais très soudée qui déterminera son amour du clan, un quartier d’immigrés hétérogène qui influencera sa fascination pour les gangs et la présence d’un frère ainé qui forgera son goût pour les duos comme celui de Robert De Niro et Harvey Keitel dans Mean Streets, de De Niro et Joe Pesci dans Raging Bull, Les affranchis ou Casino, ou encore Leonardo DiCaprio et Jonah Hill dans Le loup de Wall Street. Et c’est là, au milieu des photos de famille, que l’on trouve ses premiers croquis, ses story-boards initiaux qui, plus qu’un outil de travail, composent l’essence même de ses premières productions, gamin, comme nous le confirme Martin Scorsese : « J’ai l’habitude de penser sous forme de séquence déjà montée avec les mouvements de caméra et le cadre. Quand j’étais très jeune, je ne pouvais pas faire de sport ou sortir, du coup j’ai commencé à dessiner dans ma petite chambre. C’est de là que m’est venue ma passion du montage. » Un hobby qui poussera en 1952 le petit Martin, asthmatique âgé d’à peine 10 ans, à dessiner sa propre affiche de film exposée ici, The Eternal City. Un film imaginaire, « dirigé et produit par » Martin Scorsese, avec dans son générique rêvé des noms aussi prestigieux que Marlon Brando, Jack Palance, Richard Burton, Alec Guinness, John Carradine ou Anthony Quinn. A ces objets issus de son imaginaire viennent se télescoper des souvenirs matériels bien réels au point d’émouvoir Scorsese : « Je me demandais où tous ces effets personnels étaient passés (rires). Mais voir toutes ces reliques dont certaines appartenaient à ma mère et à mon père, à mon frère, à mes amis, ou même à moi, c’est très émouvant. Je n’aurais jamais pensé qu’un jour il y aurait une exposition avec la table à manger de ma mère. J’ai reçu beaucoup d’amis à cette table, Robert De Niro, Francis Ford Coppola, Nick Cassavetes, Peter Falk, Sergio Leone. C’est très touchant de la revoir. »

À tombeaux ouverts

Vient ensuite la salle baptisée « Crucifixion ». Une thématique évidente pour celui qui se destinait à devenir prêtre, que l’on retrouve dans La Dernière Tentation du Christ, forcément, mais aussi dans d’autres films comme Raging Bull avec De Niro boxeur, les bras en croix, avachi sur les cordes du ring. On se balade également « Au cœur de New York », au sein des différents quartiers qui ont nourri l’univers visuel du cinéaste. Sa vénération pour Alfred Hitchcock éclate dans la salle « Inspirations », ou l’on creuse les racines des influences du maître du suspense en terme de réalisation. Finalement, on pénètre dans l’essence même du travail de Scorsese par le biais de la salle « Maestria », qui dévoile sa trinité toute personnelle « filmer, monter, mixer ». Et l’on découvre également sa fondation qui nous expose comment cet amoureux transi du cinéma est parvenu à faire restaurer et à sauver d’une mort certaine des centaines de négatifs de films. « Pourquoi essaies-tu de sauver le monde ? » lance la voix off au jeune héros de Kundun dans le tout premier extrait ouvrant l’exposition. Cette phrase qui résonne comme une question posée à l’enfant qu’était Martin Scorsese trouve certainement une réponse dans son cinéma et, aujourd’hui, dans les couloirs de cette belle exposition.