“M.U.R.S.” par La Fura Dels Baus

La célèbre compagnie de théâtre catalane La Fura Dels Baus met en scène le public et ses téléphones portables, dans une expérience immersive et ultra-connectée.

La Fura Dels Baus, c’est cette machine théâtrale catalane qui depuis sa création en 1979 dynamite méthodiquement toutes les conventions du genre. Celle par exemple qui veut que le public soit assis à regarder “passivement” une représentation : avec la Fura, le public est partie prenante, voire un peu bousculé. Exit aussi le théâtre à l’italienne (ou à la grecque), la Fura s’adapte et tire parti de chaque lieu qu’elle investit, elle explore sans relâche l’espace virtuel, en invitant les nouvelles technologies dans ses créations.

Forte de succès planétaires (des représentations vues par des dizaines de milliers de gens, quelques opéras, une cérémonie des Jeux olympiques, des performances pour les plus grandes marques – et même pour un dictateur tchétchène…) et d’une aura mythique, la revoici à la Villette, toujours soucieuse de faire dialoguer son audience avec les caractéristiques les plus contemporaines de l’époque.

M.U.R.S., sa nouvelle création, dite “smart show”, invite les spectateurs dans « un espace de représentation futuriste sous-divisé en quatre zones, chacune illustrant les traits les plus significatifs des smart cities : la sécurité, l’économie, le bien-être et l’écologie », détaille la littérature écrite pour présenter le spectacle. Chaque participant (plus que spectateur) est dirigé pendant toute la performance par son smartphone (ou par un smartphone prêté sur place si besoin) équipé d’une application conçue pour le show, qui guide chacun de ses pas. Une équipe de jeunes comédiens/performers survoltés ambiance la foule, répartie en quatre espaces entre lesquels elle navigue selon les instructions et les codes couleur. Plusieurs étapes dans la dramaturgie amènent le public, tour à tour, à élire « le corps parfait » après des épreuves physiques, à jouer en bourse pour pouvoir balancer des billets depuis un toboggan géant, à cultiver de poétique fleurs virtuelles sur son écran de téléphone… Puis se répand soudain une épidémie déclenchée par un crash financier, qui plonge la “ville” de M.U.R.S. dans un chaos anxiogène, mélange artistes et public dans l’espace assombri et enfumé où la situation de crise permet tous les débordements, comme la désignation de boucs émissaires. Le tout toujours orchestré par les téléphones, devenus de véritables personnages en pleine dérive totalitaire, jusqu’à l’émergence d’une force souterraine, connectée et révolutionnaire. Le fond du discours, attendu, est cependant mis en scène avec force, surtout au moment étrange et dérangeant de la torture publique des présumés coupables. Le public, harangué, hésitant, ne se voit pas renvoyer une image toujours flatteuse. C’est tout l’intérêt du show, clairement infusé d’un vivace esprit “Podemos”. Dommage cependant que le chaos créé par le dispositif (efficace) et les comédiens tourne parfois au gros bazar un peu confus, qui peut laisser certains spectateurs sur le bord de la route. L’expérience, néanmoins, laisse songeur. Mission accomplie, donc.