Music-Hall

Auteur d’une époque, d’une génération – celle qui a vécu la fin des utopies et l’irruption brutale du sida, avant la trithérapie – Jean- Luc Lagarce (décédé en 1995) transcende les codes avec une langue chahutée : un mot qui suspend son vol, un phrasé sinueux, un parler rosse et des non-dits qui ouvrent une infinité de possibles.

Et livre des histoires sans histoire. Music-Hall est un numéro… et son artiste n’a pas de nom : une identité flottante réduite à deux mots « La Fille ». Seule, perchée sur son tabouret devant un grand rideau rouge pailleté, elle se remet à rêver, évoquant sa gloire passée sous les feux de la rampe. Objectif : échapper au silence, à l’oubli. Interprétée par Fanny Ardant en 2009, « La Fille » aux jambes gainées de noir est ici incarnée par un homme. Pas un travesti parodique, non, un artiste de cabaret transformiste à la lascivité grave, évoquant l’ombre portée de Fassbinder. Écrit au couteau, ce soliloque vertigineux ressuscite la réalité d’une profession sous l’emprise d’un réel cruel, portée par la force secrète d’un rêve qui peut se ternir. Reste alors la solitude et la saveur cruelle de la souvenance : des tournées de moins en moins internationales, des salles de plus en plus polyvalentes, deux boys (l’un mari, l’autre amant), etc. D’une belle facture formelle, la mise en scène de Véronique Ros de la Grange passe notamment par une scénographie frontale. Un parti pris osé qui offre à Jacques Michel une belle opportunité de donner sa pleine mesure et de faire vibrer l’ombre des mots de Lagarce tandis que résonne la chanson de Joséphine Baker « De temps en temps ». Mutant, blême, obsédé et obsédant, ce cabaret intimiste nous happe dans une atmosphère crépusculaire, un tissu de phrases épais comme un lourd pan de velours… dans lequel le comédien finit par se fondre totalement, comme effacé, englouti. Troublant et captivant.

Note : 3/5