Nobody au Monfort Théâtre

C’est une histoire qui finira mal, une histoire de surveillance généralisée, de paranoïa, de lobotomisation : c’est l’histoire de notre société de la gagne et de l’ultra moderne solitude.

C’est une histoire qui finira mal, une histoire de surveillance généralisée, de paranoïa, de lobotomisation : c’est l’histoire de notre société de la gagne et de l’ultra moderne solitude. Soit la journée ordinaire de Jean Personne, jeune consultant en restructuration économique. Sanglé dans ses peurs et ses fantasmes, Jean tâche de répondre aux injonctions de réussite de sa hiérarchie (adepte du benchmarking) tout comme ses collègues si obsédés par leurs objectifs, qu’ils finissent par s’évincer les uns les autres ! Ils ont compris que sous le coup des mutations ultralibérales, on ne sait pas vraiment ce qu’on gagne mais on sait ce qu’on perd. S’inspirant du Dogme5 initié par le cinéaste Lars von Trier,  cette performance filmique (en temps réel et à vue) interroge avec une singulière puissance, la violence du monde du travail, entre restitution clinique des situations et une sorte d’hébétude des personnages parfaitement interprétés par le collectif d’acteurs La Carte Blanche.

Brillamment exécuté, mis en scène avec une précision redoutable, « Nobody » prend son temps pour se déployer, distillant sa cruauté goutte après goutte : long travelling stylisé de la vie de bureau (on y voit quatorze personnes s’agiter dans un ballet tatiesque), plans composés fixant les personnages comme on piège des souris dans une même cage pour voir qui dévorera l’autre, cette parabole puissante menée avec le collectif MxM (musiciens et vidéastes) a tous les atours d’un récit sous cloche. Pourtant, les histoires imaginées par le dramaturge allemand Falk Richter respirent et s’incarnent, par la grâce d’un mouvement d’appareil, d’une gerbe de violence surgissant au moment où on s’y attend le moins. Les ramifications de cette fulgurante scénographie théâtrale se prolongent en nous longtemps après sa vision, comme une racine souterraine qui s’étend.

Note : 4/5