La Clef : le seul cinéma autogéré de Paris est en danger

Bientôt la fin de l’utopie cinéphile à la Clef ? Depuis le 20 septembre, des dizaines de bénévoles se relayent pour faire revivre le lieu fermé au printemps 2018. Et continuent de projeter des films tous les soirs, malgré la menace d’une expulsion imminente.

Un clip psychédélique sur fond de musique acid, un rituel satanique, les coulisses d’un abattoir en stop motion… En ce mercredi soir de février, les courts métrages expérimentaux du monde entier se succèdent dans la salle de projection de la Clef, devant une trentaine de spectateurs amusés. Arrive sous leurs applaudissements le cinéaste américain d’avant-garde Noël Lawrence. Il se dit « honoré d’avoir choisi la programmation de ce soir », lui qui a « toujours été attiré par l’anarchisme et la subversion »

Que se trame-t-il à la Clef, icônique cinéma associatif parisien, dont les portes ont officiellement fermé il y a près de deux ans ? Son propriétaire, le comité social et économique de la Caisse d’Epargne, voudrait mettre en vente ce bâtiment de 600 mètres carrés en plein quartier de Jussieu. Pourtant, depuis septembre dernier, les lumières se sont rallumées au 34 rue Daubenton. Chaque soir à 20 heures commencent des projections de films oubliés, expérimentaux, militants, érotiques ou horrifiques – toujours à prix libre.

Une programmation libertaire, unique à Paris… Et pour cause : les deux salles de projection sont occupés illégalement par une une quarantaine de militants regroupés dans le collectif Home Cinema. Leur rêve ? Sauver ce lieu de culture si précieux de la spéculation immobilière. Pas une mince affaire. Dès le mois de novembre, ils étaient convoqués au tribunal d’instance, et sont aujourd’hui expulsables – c’est la décision de justice qu’est venu annoncer un huissier le 8 janvier. D’un jour à l’autre, les occupants craignent une évacuation de force par la police.

L’une des deux salles de projection de la Clef © Félix Imbert

Une fourmilière cinéphile

« Quand j’ai voulu lancer l’occupation, je pensais qu’on me prendrait pour un fou, un Don Quichotte qui se bat contre des moulins », s’amuse Derek Woolfenden, casquette sur la tête et lampe torche autour du cou, en se servant un café bien noir dans le hall du cinéma désaffecté. Le réalisateur était jusqu’en 2018 salarié à mi-temps à la Clef, mais il prévient : « Je ne me bats pas pour mon ancien emploi, mais pour une certaine idée du cinéma ». Effaré à l’idée de voir ces salles obscures disparaître en faveur d’un projet « flou et douteux », l’artiste décide de mobiliser d’autres militants parisiens, habitués à ouvrir des squats. « L’idée leur a tout de suite plu. Le 20 septembre 2019, nous nous intrusions dans le cinéma. Le lendemain soir, nous organisions la première projection. » Se met alors en place une véritable fourmilière où se croisent étudiants, monteurs, réalisateurs et autres passionnés du septième art. Jour et nuit, ils se succèdent pour assurer l’accueil, choisir la programmation, s’occuper du gardiennage.

Des dizaines de riverains, d’abord étonnés d’assister à la résurrection de leur cinéma adoré, s’impliquent dans l’occupation. Ils ont fondé le collectif « Rendez-nous la Clef » pour interpeller les élus parisiens et les institutions. Almut Lindner, une voisine travaille dans le sous-titrage de films, y voit une bataille pour la culture populaire : « Certains Parisiens viennent ici depuis 40 ans. Depuis son ouverture en 1973, la Clef a participé à la cinéphilie des gens du quartier. Si le cinéma ferme, on dérobe  quelque chose à l’âme du 5e arrondissement. »

Laurent Cantet de passage au cinéma La Clef

Un combat d’image

Le seul moyen de pression de ces cinéphiles militants ? L’image. «Si la Clef devient un enjeu politique, la Caisse d’Épargne pourrait abandonner son projet de vente », se prend à rêver Derek Woolfenden.« Et depuis qu’on est là, tout le monde en parle. Il faut dire que les campagnes municipales battent leur plein ». La maire LREM du 5e arrondissement Florence Berthout et l’adjoint à la culture de la mairie de Paris Frédéric Hocquard ont déjà apporté leur soutien public aux occupants de la Clef.

Les squatteurs, eux, se tiennent à distance des récupérations politiques et se concentrent sur l’instant présent. Pour faire tourner les projecteurs encore quelques heures, quelques jours, quelques semaines. Au moment où nous quittons le hall de la Clef, six d’entre eux sont accroupis sur le sol pour colorer les lettres d’une gigantesque pancarte. Ensemble, elles forment une citation de Jean-Luc Godard. « Il y a toujours quelque part dans le monde, à n’importe-quelle heure, quand ça s’arrête à Tokyo ça recommence à New York, à Moscou, à Paris, à Caracas ; il y a toujours, dis-je, un petit bruit monotone mais intransigeant dans sa monotonie, et ce bruit, c’est celui d’un projecteur en train de projeter un film. Notre devoir est que ce bruit ne s’arrête jamais. » Dès le lendemain, la fresque sera affichée sur la façade sur cinéma occupé. Impossible de la rater.

Pour assister aux séances à prix libres organisées par les occupants de la Clef, rendez-vous sur la page Facebook La Clef Revival.