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Oum Kalthoum vue par Shirin Neshat

La photographe iranienne installée aux Etats-Unis, Shirin Neshat, a pris ses quartiers dans le Marais à l’Association Azzedine Alaïa, le temps d’une exposition hommage à la diva égyptienne. Un parcours envoûtant à découvrir jusqu’au 5 janvier.

Rendez-vous rue de la Verrerie, dans le Marais, au 2e étage de la fondation Alaïa, l’ancien atelier et lieu d’habitation du couturier franco-tunisien Azzedine Alaïa. Il faudra passer l’exposition consacrée à sa collection Tati, puis ses innombrables archives haute couture pour finalement découvrir l’espace réservé à la carte blanche de Shirin Neshat, artiste iranienne reconnu à l’international, considérée comme une figure du féminisme iranien. C’est notamment grâce à sa série, « Women of Allah », présentant des portraits d’Iraniennes voilées et tatouées de calligraphies farsi (langue persane) sur le visage, qu’elle s’est fait un nom dans le cercle très fermé de l’art contemporain en 1998. Exilée aux Etats-Unis depuis 1974, elle a vécu la révolution égyptienne de loin, mais continue à s’interroger sur la place qu’occupe la femme dans l’Islam contemporain. Preuve avec son projet « Looking for Oum Kulthum » tiré du long-métrage éponyme présenté au Festival du Film de Venise en 2017 : l’histoire d’une Iranienne en exil qui cherche à réaliser un film sur la diva égyptienne.

Le mythe Oum Kalthoum

Pour l’exposition, Shirin Neshat en a tiré deux courts-métrages de fiction (In Trance, Remembrance, 2019) consacrés au mythe Oum Kalthoum. Et huit photographies travaillées dans le style des affiches de cinéma des années 1950 en Egypte. Les portraits mettent en scène les actrices du film incarnant celle qui a vu le jour en 1898 dans un milieu modeste, à différentes périodes de sa vie. « La série présente des femmes non-voilées, les bras dénudés… On y voit une autre vision du monde arabe, ouvert », détaille Jérôme de Noirmont, ancien galeriste de Shirin Neshat qui a co-produit l’intégralité du projet artistique.

Oum Kalthoum, que l’on surnommait « la première dame d’Egypte » pour avoir soutenu le candidat socialiste Nasser dans les années 1960, faisait l’unanimité tant du côté des hommes que des femmes. Au lendemain de la guerre des Six-jours, elle mène une campagne invitant les Egyptiennes fortunées à faire don de leurs bijoux, puis entame une tournée mondiale, en passant par l’Olympia, pour financer la reconstruction du pays. Durant ses représentations, « la Dame » incitait les femmes à ôter leur voile, à vivre et à ressentir la musique. Plus de 40 ans après sa mort, Oum Kalthoum continue d’incarner l’émergence d’un féminisme arabe et un symbole du modernisme oriental.

Deux figures du féminisme musulman

oum kalthoum
Image extraite de la vidéo In Trance, 2019 – Film still from the video In Trance, 2019 © Shirin Neshat, Courtesy Noirmont art production

 

C’est cette correspondance entre deux femmes artistes et deux figures de l’émancipation féminine que l’exposition met en exergue à travers une œuvre envoûtante, d’une sensibilité inouïe, où plane la voix céleste de celle qui pouvait faire entrer son public dans un état de transe. « C’est le regard d’une femme artiste posé sur une autre femme artiste. Toutes deux ont milité, chacune à leur manière, pour la condition de la femme évoluant dans un contexte musulman », complète le producteur d’art contemporain, les yeux humides. « J’ai soutenu Shirin Neshat pendant 20 ans. Il y a quelques années, elle souhaitait rencontrer Azzedine Alaïa, nous avons dîné ici [ndlr : à la fondation], et Azzedine nous a montré toute sa collection de films d’Oum Kalthoum. Présenter ce projet dans ce lieu a plus que du sens, mais une histoire », confie-t-il.

Et pour cause, le célèbre styliste disparu en 2017, qui a habillé Naomi Campbell ou encore Farida Khelfa, était un fan inconditionnel de Fatima Ibrahim al-Sayyid al-Beltagui, de son vrai nom. Enfant, il écoutait la radio tous les jeudis avec son grand-père, qui se branchait sur les ondes égyptiennes pour entendre la voix d’Oum Kalthoum. Une vidéo au rez-de-chaussée de la galerie montre le couturier au travail dans ses ateliers, en train de chantonner sur l’un des plus grands airs de la diva égyptienne… Un dernier hommage à l’Astre l’Orient qui vient refermer avec tendresse l’exposition.

 

Crédit photo image en une : I See You Holding Back The Tears, 2018. Encre sur tirage couleur.
I See You Holding Back The Tears, 2018. Ink on C-print
© Shirin Neshat, Courtesy Noirmont art production