Paul Verhoeven nous remonte l’immoral

Réalisateur génial des années 90 avec Robocop, Total Recall ou Basic Instinct, le cinéaste néerlandais renoue avec son goût pour le soufre. Son thriller tortueux, Elle, est présenté en compétition à Cannes cette année. L’occasion de rencontrer celui qui a retrouvé son Basic Instinct.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce film ?

Paul Verhoeven : la réponse à cette question n’existe pas. On ne fait pas les choses parce que telle ou telle chose. On lit une histoire, et on se dit que ça ferait un bon film, qu’il y a un truc qui nous parle. Là, j’ai aimé parce que c’était différent, pas moralisateur, provocant. Je me suis dit que c’était écrit pour moi. Ce n’est pas le cas, bien sûr. Mais il y avait tous ces ingrédients retors que j’utilise dans mon travail.

 

Vous avez tourné le film en France, mais vous deviez le faire aux États-Unis initialement. Pourquoi ça a été impossible ?

Parce que tout le monde détestait le projet. C’était immoral, ça aurait été difficile de débuter le film avec la scène de viol, et ça aurait été impossible que la victime (Isabelle Huppert, ndlr) se mette à communiquer avec son violeur. Ils auraient voulu en faire un film de vengeance, or ça n’en est pas un. Et les actrices ne voulaient même pas y toucher. D’habitude, elles lisent, on discute trois semaines avec les agents. Là, la réponse était immédiate : « Non ! ».

 

Mais Isabelle Huppert a dit oui !

Isabelle Huppert était même là avant moi. On était en contact avant que je n’aie la mauvaise idée de vouloir le faire aux USA. Et quand on est revenus en Europe, elle a dit oui en trois secondes. Mais ça me faisait peur.

 

Pourquoi ?

À cause de la culture, de la langue, le fait de le faire en français alors que je parle néerlandais ou anglais depuis plus de 60 ans. Je me suis lancé sans vraiment réfléchir à tout ça, et après je me suis inquiété. Je n’ai été vraiment rassuré qu’après la première semaine de tournage.

 

Vous avez appris le français exprès ?

J’ai repris des cours, car j’ai vécu en France quand j’avais 17 ans. Mon français était encore un peu là, mais pas trop (rires).

 

Pourquoi n’avez-vous pas tourné en anglais, tout simplement ?

Parce que je trouvais ridicule que 60 personnes se forcent à parler anglais à cause d’une qui ne souhaitait pas s’exprimer en français. Ça aurait créé un déséquilibre qui n’aurait pas été bon pour le film.

 

Il y a des scènes assez dures dans le film. Comment avez-vous réussi à convaincre Isabelle Huppert de les accepter ?

C’est elle qui le voulait, elle avait lu le livre. Bien sûr qu’il y a eu des hésitations, mais je lui ai expliqué exactement où je voulais aller. Il y a des scènes très difficiles, où elle est allongée nue sur le sol, mais elle n’a rien discuté. Elle avait décidé de le faire.

 

Une actrice américaine n’aurait pas pu accepter ?

Si, certaines. Sharon Stone n’aurait eu aucun problème avec ça, mais c’est la philosophie du livre qui gênait.

 

Vous avez proposé le rôle à Sharon Stone ?

Non, on n’a même pas essayé.

 

Pourquoi aimez-vous tant tout ce qui est sulfureux ?

Je crois que c’est parce que c’est moi. Même si je fais un film différent comme Hollow Man ou Starship Troopers, ça reste moi. C’est comme Stravinsky, qu’il fasse Petrushka ou Le Sacre du printemps ça reste Stravinsky. On ne peut pas se tromper. On entend bien que c’est lui. Donc c’est moi. Je n’ai pas de contrôle là-dessus. Même si j’essaie de faire les choses différemment, ce sera toujours ma signature. On ne peut pas échapper à soi-même.

 

Un mot de conclusion ?

De quoi ? De ma vie ? On va tous mourir, de toutes façons (rires) !

 

Elle, de Paul Verhoeven, avec Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, et Virginie Efira. Thriller. Sortie le 25 mai.