« Picasso – Giacometti »

Dans sa nouvelle exposition temporaire, le Musée Picasso propose un intéressant dialogue entre les œuvres de Pablo Picasso (1881-1973) et d’Alberto Giacometti (1901-1966). Documents inédits, esquisses, carnets viennent enrichir ce regard croisé et éclairer les relations entretenues par les deux artistes.

Le parcours de vie et les réflexions sur l’art de Picasso et Giacometti ne manquent pas de similitudes. Fils d’artistes, ils fréquentent tous les deux l’atelier paternel puis quittent leur pays d’origine (l’Espagne et la Suisse) pour Paris. Dans une œuvre d’enfance présentée dans l’exposition, peinte alors qu’ils n’ont que 14 ans, leur potentiel artistique s’affiche déjà avec force et suscite l’émotion.

En matière de sculpture, leurs créations présentent une même stylisation des traits, un découpage en facettes cubistes ainsi qu’une inspiration puisée dans les cultures non-occidentales. Ressemblance des formes, sujets de réflexion communs… Sans cesse les œuvres des deux amis, séparés d’une différence d’âge de 20 ans, se répondent. Si Giacometti fait des croquis de nombre d’œuvres de son aîné, leur relation est loin d’être celle du maître et de son élève et c’est bien dans un échange égalitaire qu’ils s’influencent mutuellement.

Parcours Croisés

Si les échos formels établis entre les œuvres exposées sont signifiants, le mélange peut parfois susciter une certaine confusion et nécessite un effort de concentration supplémentaire. À force de passer d’un artiste à l’autre dans un va-et-vient à tendance schizophrénique, un tournis menace de déséquilibrer le visiteur qui ne sait plus vraiment où donner de la tête… Mais devant la délicatesse des esquisses au crayon sur carnets de Giacometti, ce léger vertige est vite oublié. L’intensité du geste artistique inscrite dans ses plâtres rehaussés au crayon est saisissante, tout comme la puissante force expressive de la « Tête de femme (Fernande) » (1909) sculptée par Picasso. La quasi-abstraction des « figures plates » de Giacometti atteint son summum de sensibilité avec la « Femme (plate II) » (1928-1929). Dans un discret rectangle de bronze se devinent à peine les formes délicates d’un corps féminin… Une simple et douce évocation, bouleversante. Enfin, c’est la « Femme égorgée » de Giacometti (1933) qui, placée au centre d’une salle, impressionne le plus. Telle la carcasse abandonnée d’un animal, elle se fait la triste et violente incarnation d’une monstrueuse souffrance.

Picasso et Giacometti ont beaucoup réfléchi à la figure de Thanatos, en témoigne le visage de Braque, croqué par Giacometti sur son lit de mort (1963). En regard est disposé un tableau de Picasso représentant son ami, le poète Casagemas, à l’aube de son décès par suicide, d’un désespoir amoureux. Son visage, peint en gros plan à côté de la flamme d’une bougie, occupe la majeure partie de la petite toile, dont l’intensité des couleurs surprend. À ce portrait fait écho, à quelques pas de là, la « Tête sur tige » (1947) de Giacometti : rejetée vers l’arrière, celle-ci semble crier une dernière fois dans le silence, avant le trépas.

Les sujets sombres laissent aussi place à davantage de légèreté. Ainsi, l’humour de Giacometti est palpable quand il réalise son « Objet désagréable » en 1931. Et l’amour que chacun porte à sa muse s’affiche dans nombre de toiles et sculptures qui ont pour sujet Dora Maar (pour Picasso) et Annette (pour Giacometti).

Ce parcours croisé permet également de ressentir fortement la différence de tempéraments des deux artistes : un Giacometti plus introverti et touchant de retenue et sensibilité, un Picasso ardent plus sûr de lui et de la valeur de son art. Dans leurs autoportraits respectifs, réalisés dans leur vingtième année et accrochés côte à côte, l’intensité fiévreuse de leur regard semble dire quelque chose de la gravité de leur statut d’artiste, de l’ampleur de la tâche qu’ils portent en eux

Au sortir de l’exposition, davantage que les œuvres emblématiques présentées, c’est le cheminement singulier des deux artistes, marqué par une très grande liberté de création et l’intérêt mutuel qu’ils se sont portés, qui reste à l’esprit. Les correspondances établies entre leurs œuvres, mises en valeur par l’accrochage, éclairent avec habileté leurs questionnements sur l’art et sa relation au réel.

Tous les jours sauf le lundi de 10h30 à 18h, le weekend de 9h30 à 18h. Entrée : 12,50 €.