PICASSO.MANIA : LE GÉNIE PLÉBISCITÉ

Au Grand Palais, l’exposition Picasso.mania réunit une centaine d’œuvres du maitre, dont certaines n’ont jamais été exposées, et des travaux de figures de l’art contemporain qui lui rendent hommage. Où l’on examine aussi le phénomène Picasso, dans tous les domaines de la culture et jusqu’à la société de consommation… Où génie rime avec frénésie.

En 2008, l’exposition du grand Palais intitulée « Picasso et les maîtres » confrontait les œuvres du peintre espagnol avec le passé, établissant des correspondances – et des divergences radicales – avec l’art classique : Greco, Vélasquez, Goya, Zurbarán, Ribera, Melendez, Poussin… Où les révolutions formelles de Picasso, à commencer par le cubisme, apparaissaient en dialogue ou en miroir, déformant, avec des tableaux emblématiques de l’histoire de la peinture. Dans l’exposition du moment, Picasso.mania, on renverse le dispositif : le maître, c’est Pablo Picasso, et l’on examine quelles influences il a eu sur les artistes à partir de 1945. L’accrochage ne se contente pas de présenter trois cents œuvres de « disciples », pour la plupart renommés, mais expose une centaine de tableaux de Picasso lui-même. Le long du parcours sur deux niveaux, des murs entiers sont réservés au maître. Là ses œuvres sont disposées à touche-touche, comme dans ses ateliers ; comme il aimait les voir. Sans transition le visiteur de l’exposition passe du témoignage d’admiration adressé à Picasso à quelques chefs d’œuvres cubistes, des tentatives « à la manière de » à l’examen du star system dont Picasso fait l’objet après la Seconde Guerre mondiale. La Picasso mania, ce serait cela : Picasso partout, dans toutes les têtes ; dans l’art mais aussi dans les médias et jusqu’aux objets de consommation courants. La « Picasso mania » s’entend aussi comme un écho au constat du peintre qui disait que peindre était pour lui une manie.

Chefs d’œuvre cubistes

A l’entrée, dans un immense mur d’écrans, dix-neuf créateurs disent l’influence que Picasso a eu sur leur vocation et leur parcours. Puis Picasso nous apparaît de deux manières frappantes : son Autoportrait bleu, qu’il réalise à l’âge de vingt ans, et sous la forme d’une statue en plastique de plus de deux mètres de haut, œuvre de 1998 de Maurizio Cattelan. Dissimulé sous un épais manteau puis triomphant, vêtu de sa célèbre marinière, s’agit-il du même homme ? Viennent alors d’autres hommages, plus ou moins explicites, à Picasso dont ceux de figures de l’art moderne et contemporain : Joan Miro, Nikki de Saint Phalle, Pierre Alechinsky, André Masson, Roy Lichtenstein, Andy Warhol ou Jean Tinguely. Les signatures sont fameuses et quelques clins d’œil à Picasso font sourire, mais l’on s’attardera plus longuement sur les tableaux cubistes du maître – Le Guitariste, Le Violon, Verre et paquet de tabac… Soit une nouvelle donne, initiée en 1908 par Georges Braque et Picasso : peindre non pas ce que l’on voit mais ce que l’on conçoit. A ce jeu « polyfocal », David Hockney propose une convaincante relecture contemporaine, à l’aide d’un appareil photo Polaroïd (salle 4).

Le sens de la peinture

Dans la spectaculaire section multimédia « Picasso crève l’écran », on récence combien Picasso s’est immiscé chez des réalisateurs novateurs – Jean-Luc Godard et Orson Welles en tête – dans la musique, dans la pub ou dans l’industrie automobile. Aujourd’hui encore, songeons à la Citroën Picasso… Puis retour au trait du peintre génial avec une série d’études autour des célèbres Demoiselles d’Avignon (1907). Si le tableau lui-même est absent, les dessins révèlent bien les deux abords du sujet : le travail sur les masques africains et celui sur la volupté des formes – le tout avec une grande économie de traits. L’époque à laquelle Picasso dit avoir trouvé le sens de la peinture et son chemin, examinant les masques du musée ethnographique du Trocadéro durant l’hiver 1906 : « Je me suis forcé à examiner ces masques, tous ces objets que les hommes avaient exécutés dans un dessein sacré, magique, pour qu’ils servent d’intermédiaire entre eux et les forces inconnues, hostiles qui les entouraient, tâchant ainsi de surmonter leur frayeur en leur donnant couleur et forme. Et alors j’ai compris que c’était le sens même de la peinture. Ce n’est pas un processus esthétique, c’est une forme de magie qui s’interpose entre l’univers hostile et nous, une façon de saisir le pouvoir, en imposant une forme à nos terreurs comme à nos désirs », une déclaration reprise dans Propos sur l’art (1998).

Picasso jusqu’à plus soif

Contraste garanti entre l’exotisme des « Demoiselles d’ailleurs » et le noir et blanc, grave, de l’espace « Guernica, icône politique ». Une projection du film Guernica d’Emir Kusturica retient l’attention. Tout comme l’œuvre discutable d’Adel Abdessemed, Qui a peur du grand méchant loup ? (2012), soit un grand format brun de près de huit mètres par quatre, fait d’animaux empaillés, amalgamés pour faire matière… La représentation d’un massacre animal en miroir du massacre humain de Guernica, pour signifier que l’homme est un loup pour l’homme ? Dans la suite de la visite, retour à la couleur et à une forme d’allégresse. Les portraits réalisés avec la technique de la linogravure constituant un chapitre marquant de l’exposition – notamment le Portrait de femme au chapeau à pompons et au corsage imprimé (1962). Puis la scénographie à peu près chronologique nous offre tour à tour La Femme en bleu (1944), Minotaure à la carriole (1936) et Mousquetaire assis tenant une épée (1969). Avant d’atteindre la dernière période de Picasso, décriée puis réhabilitée, on s’intéresse à la relecture pop – dont Warhol, Tête (d’après Picasso), et Lichtenstein – du maître espagnol établi dans le sud de la France. On aura ainsi, successivement, Picasso pop, Picasso en slip kangourou (de Martin Kippenberger), Picasso consacré, Picasso richissime et au cœur d’un star system qu’il semble prendre avec une forme de détachement, salutaire (voir son interview pour la télévision française). A l’arrivée, l’exposition qui nous dit sur tous les tons le génie de Picasso, thèse incontestable, nous fera passer assez vite sur les œuvres de ses disciples, pour mieux s’attarder sur les dessins et tableaux du maître.