Plastique de rêve

À partir de cette semaine, et pour la première fois de son histoire, Barbie s’installe dans un musée français. Les Arts décoratifs accueilleront ainsi pendant six mois la plus célèbre des poupées du monde, ainsi que nombre de ses costumes ou de représentations artistiques dont elle a fait l’objet. Un émerveillement enfantin, mais aussi une véritable chronique sociologique.

La poupée dont l’aura dépasse depuis toujours celle d’un simple jouet est devenue au fil des décennies une star mondiale. Le créateur Jeremy Scott, qui aime à s’inspirer des mondes de l’enfance pour ses créations, le confirme : « Quand je présente une collection qui fait référence à Barbie, absolument personne ne peut ignorer quelle est mon intention, qu’il soit à New York, à Dubaï ou à Tombouctou. J’adore les icônes en général, et utiliser des icônes aide à faire passer un message. Ce qui est intéressant, c’est que vous pouvez ainsi parler un langage commun à tous les gens de la planète, et tout le monde peut vous comprendre ».

1959 Barbie © Mattel

En 1959, date de son apparition sous les yeux ébahis des petites Américaines, Barbie, de son vrai nom Barbara Millicient Roberts, avait tout pour faire une très grande carrière. Une plastique au-delà de la perfection, une fascinante chevelure blonde, une garde-robe flamboyante… Mais pourtant, déjà, l’imaginaire qu’elle véhiculait était moins simpliste qu’il n’y paraissait. Née de la réflexion de Ruth Handler, l’une des fondatrices de la firme de jouets Mattel, la poupée accompagnait un changement encore timide de la société. La femme d’affaires avait beaucoup observé les jeux de sa fille avec ses amies. Elle avait ainsi pu constater que celles-ci se désintéressaient de plus en plus des poupons, au bénéfice des représentations de femmes adultes, montrant ainsi davantage leur intérêt pour leur vie personnelle future qu’une quelconque vocation de mère au foyer. Et de fait, Barbie, femme active s’il en est, exerça en plus d’un demi-siècle 180 métiers, de vétérinaire à paléontologue en passant par astronaute (quatre ans avant les premiers pas sur la Lune) et candidate – à quatre reprises – à l’élection présidentielle. Mais, bien sûr, son premier job, inhérent à ses mensurations extra-terrestres, n’échappa pas aux créateurs de mode, qui vinrent enrichir sa garde-robe, déjà fournie, de pièces couture que l’on retrouve aujourd’hui dans le cadre de l’exposition aux Arts décoratifs, en regard de robes issues des collections du musée. Dior, Oscar de la Renta, Diane Von Fürstenberg, Karl Lagerfeld…

Andy Wharol Portrait de Barbie © Mattel

Le dressing de la belle petite ne manqua de rien. Et l’intérêt que lui portèrent aussi les artistes (à commencer par Andy Warhol qui, à l’instar de Marilyn Monroe ou de Liz Taylor, lui tira le portrait), aurait pu parachever le tableau d’une vie idéale qu’elle menait aux côtés de Ken, son copain pas trop envahissant. Sauf que, revers de la médaille, puisque Barbie était née pour permettre aux petites filles de s’identifier à elle, ce sont précisément les atouts rêvés qu’elle tenait de sa maman Ruth qui ont vite fait grincer des dents. Avec ses jambes trop longues et sa taille trop fine, elle fut rapidement accusée de faire figure de modèle inaccessible. Des reproches qui auraient pu continuer à ronronner comme une routine, si une héroïne Disney, libérée de ces contingences par son statut de princesse (des neiges), n’était récemment venue faire de l’ombre à l’icône.

Couverture du Time

Après avoir réagi l’an passé en proposant 23 nouvelles poupées avec des couleurs de peau et de chevelure différentes (et aussi, pour la première fois, des talons plats), sa maison-mère Mattel a fini par dévoiler le 28 janvier un projet qu’elle développait dans le plus grand secret. La nouvelle Barbie est ainsi apparue déclinée en trois morphologies : une très grande Barbie, une petite Barbie et, surtout, une Barbie replète aux formes généreuses, dont beaucoup attribuèrent la création au succès actuel de célébrités pas très filiformes, de Beyoncé à Kim Kardashian. Un événement de taille donc, au point que c’est avec cette poupée “Curvy” que le magazine Time faisait sa une le 8 février dernier. Et la poupée aux proportions plus “humaines” d’invectiver le lecteur : « Maintenant, peut-on arrêter de parler de mon corps ? ». À l’heure où elle débarque à peine chez nous et que ses grandes sœurs s’exposent au musée, on connaît la réponse… Ce sera non, bien entendu. L’image de Barbie n’a pas fini de nous intéresser.