Polyeucte

Mais qui est donc Polyeucte ? Un saint ? Un monstre ? Un martyrologue de l’Eglise catholique apostolique et romaine ? Une certitude : la polysémie de ce drame de la passion religieuse ouvre plus que jamais des gouffres de questionnements.

Tandis que la coalition des grincheux veille au grain apologétique, Brigitte Jacques Wajeman fait renaître le texte de Corneille dans ce qu’il a de plus organique. C’est sous le signe du Gai Savoir de Nietzsche que cette pièce cornélienne cisèle au scalpel son sujet : les forces obscures entre désir dévorant et sacrifice. Nous voici en Arménie au IIIème siècle, sous protectorat romain. Pas de préambules : on entre d’emblée dans l’intimité de Polyeucte et de sa femme Pauline. Le bonheur semble à l’ordre du jour, entre deux blocs mobiles s’ouvrant et se fermant à chaque acte.

Au-dessus du grand lit blanc, une fresque évoque Saint-Louis remettant son épée à Jésus-Christ après avoir vaincu les infidèles. À partir de là, la messe est dite : converti au christianisme (un crime d’état), ce doux prince s’arrache à Pauline (l’Ennemie) pour l’Amour de Dieu, brise les idoles des païens et n’aspire plus dès lors qu’à mourir… après avoir (re)donné sa douce à son rival ! Exigeants pour les interprètes et jubilatoires à l’écoute, les vers de Corneille sont magnifiés par une distribution en or (Bertrand Suarez-Pazos, Pauline Bolcatto, Marc Siemiatycki, Timothée Lepeltier, Pascal Bekkar) au centre de laquelle trônent le diablement charismatique Clément Bresson et la frémissante Aurore Paris. Finement guidée par François Regnault (auteur de « Dire les vers »), Brigitte Jacques-Wajeman nous fait tout entendre avec grâce.

Ici, tout sert le théâtre : la robe blanche maculée de sang de Pauline (la dépouille de ses illusions ?), les lumières de Nicolas Faucheux, la somptueuse scénographie (Emmanuel Peduzzi), le regard de feu de Polyeucte. Fichu mais béat. C’est pour cette foi absolue dans le grand théâtre que le spectacle est magistral.

Note : 4/5