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Pourquoi faut-il aller voir le Fashion Freak Show de Jean Paul Gaultier ?

En 1957 sort le film musical Folies-Bergère d’Henri Decoin. Jean Paul Gaultier n’a que 5 ans mais n’oubliera jamais l’image de Zizi Jeanmaire déclamant la chanson emblématique, Paris Bohème, en descendant les célèbres marches des Folies. C’est donc un rêve de gamin que le grand couturier parisien réalise aujourd’hui en étant à l’affiche de ce haut lieu du music-hall. Mais il fallait donc un show à la hauteur d’une scène qui a vu passer les plus grandes vedettes : Maurice Chevalier, Mistinguett, Charlie Chaplin, Joséphine Baker ou encore Dalida ! Fouillant au plus profond de son parcours personnel et professionnel, Jean Paul Gaultier nous délivre un spectacle haut en couleurs à l’image de sa vie…

 

Un spectacle hybride

Fashion Freak Show
© Photo Boby

 

Jean Paul Gaultier n’aime ni les cases, ni les étiquettes. S’il devait un jour faire un spectacle, il n’aurait pu être qu’hybride ! Empruntant tant à l’univers de la revue qu’à celui de la mode, le créateur vorace conçoit un spectacle mêlant danse, musique, costumes Haute couture, catwalks et tableaux visuels. Au fond, si le médium est démultiplié, c’est toujours le prisme de la représentation qui l’intéresse profondément. La scène, c’est le lieu par excellence où il peut réaliser son rêve d’enfant, celui de devenir autre, de donner naissance à toutes ses lubies tout en restant fidèle à lui-même.

Avec son équipe, le couturier a travaillé à l’élaboration d’un spectacle très visuel grâce à une succession de tableaux qui fonctionnent comme autant de panneaux représentant les différents épisodes de son épopée à travers la planète fashion. Revenant sur les grandes formes artistiques qui ont marqué sa construction, Jean Paul Gaultier mobilise de multiples références relevant tant de la culture cinématographique que de celle du spectacle vivant ou encore du music-hall : clin d’œil aux icônes du cinéma, au Rocky Horror Show de Richard O’Brien qu’il découvre à Londres dans les 70’s et à Joséphine Baker, qu’il ressuscite en lui rendant hommage à travers un couple de danseurs vêtus de la fameuse ceinture de bananes. Ce mélange des genres, cette mobilisation de références tout aussi exigeantes que populaires captivent le spectateur d’un bout à l’autre du spectacle.

 

Un spectacle autobiographique

Fashion Freak Show
© Photo Laurent Seroussi

 

Très rapidement, on comprend que l’enjeu du spectacle n’est ni de retracer de manière exhaustive la vie de Jean Paul Gaultier ni de nous tendre un portrait narcissique du grand couturier. Le show, rythmé par les grandes étapes de sa vie, nous fait entrer par la porte dérobée dans les coulisses de son existence : loin de s’adresser aux seuls initiés du monde de la mode ou à ceux qui auraient suivi le parcours de l’artiste, le spectacle propose aux spectateurs une incursion complice dans cet univers virevoltant où tout s’enchaîne à une vitesse vertigineuse.

Rendant hommage aux muses qui ont été une source d’inspiration pour son travail autant qu’à ses fidèles partenaires qui œuvraient avec lui dans l’ombre, Jean Paul Gaultier distille tout au long du show sa vision de la mode. Au seuil du spectacle, le titre nous renseigne d’emblée à ce sujet : le couturier cultive dès l’enfance un goût pour l’étrange (« freak ») sous toutes ses formes, le hors normes, l’anticonformisme. Invitation à l’acceptation de soi, à la spontanéité et à la tolérance, le Fashion Freak Show délivre au passage une leçon de vie exemplaire : « l’idée était de montrer ma vision de la mode. Mes freaks à moi sont là depuis mes débuts : j’ai toujours fait défiler des grandes et des petites, des minces et des rondes, des jeunes, des plus âgées. Au stéréotype de la femme fleur, j’ai tendance à préférer celui de la femme chardon ! ».

 

Un spectacle familial

Fashion Freak Show
© Photo Luke Austin

 

La force du spectacle repose incontestablement sur l’esprit de troupe qui s’en dégage et la générosité que chaque membre apporte sur scène. L’énergie du show naît de cette communion d’artistes passionnés qui se sont tous impliqués avec beaucoup de convictions dans le projet.

Sur scène, des artistes aux profils hétéroclites venus du monde entier s’activent pour nous en mettre plein la vue : danseurs, chanteurs, mannequins… Il y a la star de l’effeuillage Maud’Amour, l’incroyable danseur cubain Lazaro Cuervo Costa, la top-modèle américaine Anna Cleveland habituée des défilés de Jean-Paul Gaultier, la contorsionniste Julie Demont, le champion du monde de charleston Jean-Charles Zambo, l’expert de rock acrobatique Nacer Marsad, la passionnée de voguing Mounia Nassangar ou encore Demi Mondaine, la chanteuse à la voix caverneuse révélée par The Voice.

La troupe permanente de Fashion Freak Show se voit bousculée à l’occasion par la participation de guest stars, pour le plus grand plaisir du public. Ce sont ainsi les délicieuses Dita Von Teese, icône mondiale de l’effeuillage burlesque, et Iris Mittinaere, ancienne Miss France et Miss Univers (2016), qui sont venues pimenter les représentations en janvier puis février. Du 21 au 31 mars, une autre personnalité de renom, modèle et muse du couturier depuis 20 ans, se joindra au spectacle : ce sera le tour de l’incroyable actrice espagnole Rossy de Palma, amie de longue date de Jean Paul Gaultier révélée dans les 80’s par le réalisateur Pedro Almodovar ! Ces artistes aux multiples facettes sont soutenues à l’écran par des personnalités, proches de Jean Paul Gaultier, qui prêtent leur voix et leur visage aux tableaux du Fashion Freak Show : Micheline Presle, Jean Teulé, Catherine Deneuve, Line Renaud, les frères Bogdanov ou encore Amanda Lear !

 

Fashion Freak Show
© Photo Boby

 

Mais ce show prodigieux n’aurait jamais pu voir le jour sans tous ceux qui ont contribué, en amont et en coulisses, à sa réalisation. La plupart d’entre eux avaient déjà croisé la route du couturier qui a su s’entourer de spécialistes très pointus dans chaque domaine afin de donner naissance à un spectacle complet et exigeant. Celui sans qui le spectacle ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui, c’est Thierry Suc, le producteur qui se cache derrière les incroyables concerts de Mylène Farmer. Ce qui l’a définitivement convaincu de soutenir ce projet, c’est la singularité de la proposition : « À ma connaissance, aucun spectacle de ce genre n’existe. Il casse tous les codes, mélange les disciplines, les savoir-faire ».

Pour la mise en scène, Jean Paul Gaultier sollicite l’aide de Tonie Marshall, fille de la grande Micheline Presle qui a influencé la vocation du couturier. Si elle connaissait déjà le personnage pour avoir réalisé un documentaire à son sujet en 2004, la scénariste a été séduite par l’authenticité du projet : « J’ai tout de suite aimé l’idée d’un show à l’image de Jean-Paul, à la fois sophistiqué et populaire ». En ce qui concerne la dimension technique de cette facette, le couturier a fait appel au scénographe et éclairagiste Éric Soyer. Après avoir repéré son travail dans le Cendrillon de Joël Pommerat, il le met au défi de « créer une machine scénique d’envergure dans l’écrin des Folies Bergère pour y déployer les tableaux nés dans [son] imaginaire ».

Fashion Freak Show
© Photo Boby

 

Aux commandes des nombreuses parties dansées, la chorégraphe Marion Motin s’approprie la mode comme nouveau matériau. Celle que Madonna, Stromae ou Christine and The Queens inspirent nous convainc avec ses tableaux tous plus expressifs les uns que les autres. La musique, quant à elle, est confiée aux mains du très visionnaire Nile Rodgers qui signe la bande-son du spectacle tandis que le show prend vie grâce aux mots du librettiste Raphaël Cioffi, fidèle plume du couturier : « Sur le Fashion Freak Show, j’ai mis en mots son histoire et son univers. Nous voulions aussi prouver qu’on peut faire des choses ambitieuses, léchées, sans jamais être snob ou hautain ». Pour ce qui est de la création audiovisuelle, Jean Paul Gaultier s’entoure du réalisateur Renaud Rubiano. Jonglant entre des murs de leds, des écrans et de multiples dispositifs de projection, le vidéaste « crée des images qui viennent colorer ce qui se passe sur scène, mais qui invitent aussi à la rêverie ».

Épaulé des meilleurs, mais surtout d’artistes saisissant avec exactitude les désirs du couturier parisien et embrassant avec ardeur l’ampleur du projet, Jean Paul Gaultier nous livre ainsi un spectacle pluridisciplinaire, engagé et gonflé d’une joie de vivre qui semble nous souffler à l’oreille cette injonction : donne-toi les moyens de vivre ton rêve plutôt que de rêver ta vie !

 

Fashion Freak Show
À découvrir aux Folies Bergère jusqu’au 16 juin

32 rue Richer, 9e 
Places de 30 à 110 €