Quentin Dupieux

Drôle d’oiseau connu dans le monde de la musique électro sous le nom de Mr. Oizo, Quentin Dupieux est surtout un cinéaste des plus étonnants. Après Steak, Rubber et Wrong Cops, il suit les déboires d’un réalisateur rattrapé par sa propre fiction dans Réalité. L’occasion pour nous de sortir Dupieux.

À la base du film, il y a la scène où Alain Chabat en réalisateur lunaire tente de vendre son idée de film improbable à un producteur farfelu. Ça sent le vécu, non ?

Quentin Dupieux : Tu ne peux pas séduire un décideur en trois minutes en lui racontant mes films… Quand j’essayais de le faire, je ne récoltais que des sourcils froncés et des visages trahissant l’incompréhension. Ce qui est complètement normal, surtout après Steak (2007). J’étais le mec qui venait de connaître un échec, même si d’une certaine façon ce n’en était pas un… Mes films sont impitchables, à part Rubber, et encore. Je disais : « On va faire un film avec un pneu vivant. » Les producteurs potentiels me regardaient comme si j’étais fou.

Dans Réalité, le réalisateur imagine un film d’horreur où les télés tuent. Est-ce qu’il y a un message ?

Non. En tout cas, rien de plus que ce qu’on voit. Effectivement, la télévision rend les gens complètement abrutis, et si l’on continue comme ça, l’âge de la sénilité va devenir de plus en plus bas. Je pense sincèrement que ça fait du mal à ceux qui sont branchés en permanence à cette boite à merde. Mais bon, ce n’est pas un truc qui me regarde vraiment. Je suis comme tout le monde, je vis sur cette planète et je subis.

D’où vous vient votre goût pour la mise en abyme, le film dans le film ?

Je me suis posé la question plusieurs fois, même en me voyant répéter des schémas de boucle dans mes scénarios. Après, ça peut être mal interprété, mais peu importe, je prends le risque. Je dirais que comme je ne parle de rien, que je n’ai rien à dire, et que mon cinéma, comme l’ont écrit Les Cahiers du cinéma – sans que ce soit péjoratif de leur part –, c’est du “cinéma du rien”, c’est un vrai choix. Mon choix, ce n’est pas d’aborder des problèmes sociaux, de faire de l’action, ou de la vraie comédie. Globalement, le film ne parle de rien. Je pense que la mise en abyme vient de là. C’est un truc normal quand on se mord la queue. Votre cinéma est très à part.

Que répondez-vous à ceux qui ne le comprennent pas ?

Je comprends parfaitement qu’on ne le comprenne pas ! Je suis même conscient du fait que c’est absurde et peut-être carrément vain de faire des films comme cela à notre époque. Ça, je le conçois complètement, et je comprends la déception de tous les gens qui ont été voir Steak en pensant qu’ils allaient se fendre la poire, pour finalement se retrouver devant ce film un peu dépressif. Je comprends, car pour beaucoup de gens, le cinéma c’est juste une fenêtre pour se divertir. Et ces gens-là ont besoin de choses sensées. Mes films sont trop confus et trop absurdes pour remplir la fonction de pur divertissement.

Dans Réalité, Alain Chabat rêve qu’il reçoit un Oscar. Ça vous travaille ça ?

Non, j’ai déjà eu des super prix avec Rubber. La récompense, c’est toujours un truc sympa, c’est comme un “susucre”. C’est toujours sympa de voir qu’il y a des gens qui ont apprécié plus que ce que l’on pensait. Maintenant, pour les vraies grosses récompenses genre César, Oscars, Golden Globes, toutes ces conneries, je suis hors catégorie. Moi, je suis un artisan qui fait des petites farces. Maintenant, si je pouvais avoir un 7 d’or demain, je serais très heureux.

Les 7 d’or, ça n’existe plus.

Ah bon ? Eh bien, ils pourraient refaire une cérémonie, juste pour moi.

Lire l’interview de Mr Oizo, le Quentin Dupieux de la musique

Quoi de neuf, Mr. Oizo ?

Q.D. : J’ai sorti récemment un album sur un label américain. Ma carrière en tant que Mr. Oizo n’a pas cessé de s’enrichir. Quand je regarde ma discographie, j’ai quasiment le tournis. Je commence à avoir beaucoup de choses derrière moi. Quelques très bons disques, d’autres un peu moyens, et des trucs franchement nuls. Après le succès, j’ai décidé de rester plutôt dans l’underground, de ne pas jouer le jeu promotionnel. En changeant de style et en faisant des choix artistiques un peu moins radicaux, j’aurais pu avec ma marionnette Flat Eric faire une petite carrière dans la musique mainstream. Mais rétrospectivement je crois avoir fait le bon choix, car je suis encore vivant et ma musique intéresse encore pas mal de monde.

Pourquoi n’avez-vous pas fait une carrière à la Daft Punk ?

Dans l’idée, c’est effectivement hyper excitant, mais je n’ai pas les capacités de travail et de réflexion des Daft Punk. Et puis, ce sont des gens qui ont des envies de musique, moi je suis un bruitiste si on me compare à eux. Dans ma vie, j’ai eu un morceau, Flat Beat, qui est passé à la radio. C’est un miracle ! Quand je l’écoute aujourd’hui, je me dis que ça n’avait rien à faire à la radio, et globalement, tout ce que j’ai fait après ça, n’avait aucun sens. C’est de la musique dégénérée. Mais j’adore ce que fais.