Rembrandt confidentiel

Le musée Jaquemart-André consacre une rétrospective au célèbre peintre hollandais. L’occasion d’admirer et de découvrir quelques chefs-d’œuvre du maître et de pénétrer dans son art et son intimité.

Le musée Jacquemart-André réunit la collection d’un couple d’extraordinaires et riches passionnés d’art du XIXe. Nélie Jacquemart et Édouard André acquirent une telle collection, qu’elle est aujourd’hui à elle seule un musée. Bien avisé, Édouard André avait par exemple fait l’acquisition de trois Rembrandt majeurs : Les Pèlerins d’Emmaüs ou Le Souper à Emmaüs (1648), le Portrait de la princesse Amalia van Solms (1632), et le Portrait du Docteur Arnold Tholinx (1656). Ces trois tableaux correspondent à des périodes bien distinctes dans la vie et l’œuvre de l’artiste. C’est donc autour d’eux que se construit une exposition qui en compte une vingtaine, accompagnés d’une trentaine d’œuvres graphiques (gravure et dessin), et propose un parcours chronologique éclairant les diverses périodes de la vie du peintre qui domina l’art hollandais de son siècle. Et pour cause : Les Pèlerins d’Emmaüs, qui correspond à la jeunesse du peintre, indique déjà son génie en pleine maturité, alors qu’il a 23 ans lorsqu’il le peint ! Déjà maître du clair-obscur, il a par ailleurs l’idée de représenter le Christ apparaissant à deux pèlerins dans une auberge juste après sa résurrection dans l’ombre totale, selon une dramaturgie absolument spectaculaire. Juste en face, dans la même pièce, un Saint Paul intemporel montre aussi, déjà, le talent de Rembrandt pour représenter l’universel chez l’homme. Comme une sagesse picturale multiséculaire avec laquelle il est manifestement né. La vie du peintre n’a pas été facile : la perte de deux compagnes, la difficulté d’avoir des enfants et la mort de l’un d’entre eux, la ruine… tout cela est présent dans l’exposition. D’abord parce qu’il a souvent pris pour modèles femmes et enfants (et aussi très souvent lui-même) et parce que les tableaux présentés ici sont délibérément rattachés à sa vie intime.

 

Plus le temps passe, veut-on nous montrer, plus Rembrandt s’attache à montrer la psychologie de ses personnages, plus ses peintures sont évocatrices plutôt que descriptives, avec à la fin de sa vie, des coups de pinceau d’une liberté qui confine à l’abstraction. La somme des œuvres prêtée par de nombreux grands musées (le Metropolitan Museum of Art de New York, le musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, la National Gallery de Londres, le Rijksmuseum d’Amsterdam, le Louvre ou encore du Kunsthistorisches Museum de Vienne) est à saluer. On découvre également l’immense talent de graveur et de dessinateur du peintre, qui utilisait ce dernier talent plutôt pour saisir des instants ou des émotions, car, apprend-on, il réalisait peu de dessins préparatoires avant de s’attaquer au bois ou à la toile. Portraits intimes, officiels, de commande ou imaginaires, peintures bibliques lui ont apporté un triomphe de son vivant qui ne l’a pas empêché, hélas, de mourir dans le dénuement. Si l’exposition n’est pas assez longue (attention d’ailleurs, à bien choisir son heure, le maître attirant des foules dans les petites salles de ce musée façon maison de poupées) pour scanner en profondeur l’œuvre de l’artiste, elle concentre suffisamment de chefs-d’œuvre pour en ressentir pleinement l’inimaginable talent. Parfois un homme exprime, dans son art, l’humanité toute entière, la transcende, et lui confère une beauté qui a ceci de follement unique qu’elle ne ment pas. Ces hommes-là sont rares et Rembrandt en fit partie. Et le reste encore aujourd’hui.