Rencontre avec Carine Tissot, directrice de Drawing Now Art Fair

Du 28 au 31 mars 2019, le Carreau du Temple accueille à nouveau l’événement tant attendu de l’année consacré au dessin contemporain : Drawing Now Art Fair. Pour l’occasion, A Nous Paris a souhaité rencontrer une de ses protagonistes, Carine Tissot, directrice du salon.

 

Un gomme et une femme s'embrassent. Au dessus d'eux est inscrit L'amour.
João Vilhena, « Un-séparables », 2017, crayon de couleur, mine de plomb et feutre, gouache sur papier, 18 x 12,5, Courtesy galerie Alberta Pane

Carine Tissot, vous travaillez depuis de nombreuses années maintenant pour Drawing Now Art Fair. En 2017, vous avez fondé avec Christine Phal, fondatrice de ce salon, le centre d’art privé dédié au dessin contemporain, le Drawing Lab, accompagné de son hôtel le Drawing Hôtel. Pour commencer avec une question plus « intime ». Pour vous qu’est-ce que le dessin ? Pourquoi cette volonté de défendre ce médium ?

Intéressée par l’art tout medium confondu, je suis arrivée par hasard sur le dessin. Quand j’ai rejoint Christine Phal, en 2009, je me suis retrouvée immergée dans ce medium et cela m’a plu. Ce qui me touche dans le dessin et que je trouve fort, c’est le caractère unique de la pensée à la main, l’action très directe et sincère de son créateur. Même s’il y a des dessins qui prennent des mois et des mois, chacune de ses parties sont effectuées par des gestes transcrits de l’artiste à la feuille. D’ailleurs, je ne collectionne que du dessin, avec lui on est dans l’intime

 

12 ans, 13e édition, comment Drawing Now Art Fair a débuté ?

Tout a commencé avec Christine Phal, qui avait une galerie rue Mazarine, et sa rencontre avec Philippe Piguet qu’elle invite en tant que commissaire d’exposition. Il lui propose un projet autour du dessin contemporain, ce qui fait écho chez elle et prend toute son ampleur puisqu’elle réfléchissait déjà à cette notion, et exposait régulièrement des dessinateurs. 

Le manque de visibilité et cette volonté de défendre un medium contemporain, tout comme le salon du dessin ancien, sont des réflexions qui ont créé le salon du dessin contemporain. Cela s’est fait en 3 mois et a tout de suite eu un grand succès.

Itinérant pendant 3 années : 2007 et 2008 dans d’anciens immeubles de bureaux avenue Iéna et rue Général Foy. En 2009 il investit le Carreau du Temple avant la rénovation. En 2010 nous avons voulu garantir un lieu pérenne pour le salon, les galeries et le public. Nous nous sommes donc installés au Carrousel du Louvre jusqu’en 2013 pour ensuite retourner au Carreau du Temple en 2014, 1er événement culturel au moment de sa réouverture. Les galeries ont tout de suite appréciées ce lieu à taille humaine et en plein cœur de la ville.

En 2011, nous avons voulu marquer un tournant dans l’histoire du salon du dessin contemporain. Nous l’avons renommé Drawing Now Art Fair pour marquer une contemporanéité. C’est à ce moment là que l’on a décidé de mettre en place une nouvelle plateforme consacrée aux galeries émergentes, et un fond de dotation pour la remise du prix Drawing Now.

 

Cette année, 71 galeries, 15 pays différents. Comment se porte ce choix ?

Cette sélection se fait à un instant T sur la base de la proposition de l’artiste en focus et ensuite sur l’ensemble du projet. Ce n’est pas parce qu’un dossier n’est pas retenu qu’il n’est pas bon. C’est aussi en fonction d’un équilibre. Un projet peut très bien être refusé une année et retenu deux ans plus tard sans aucune hésitation. L’idée est de montrer la diversité du dessin contemporain au moment de Drawing Now Art Fair.

Nous sommes un salon qui met en avant le travail de la galerie. Nous essayons d’être vigilants sur le travail d’accompagnement de la ou du galeriste vis à vis d’un artiste. La place de la galerie dans la promotion de l’artiste est très importante.

 

23% de nouvelles galeries, ce qui sous-entend que 16 galeries participent pour la première fois au salon. L’année dernière vous étiez à 28 %. C’est un pourcentage assez important. Est-ce une manière de se renouveler ? Faire souffler un vent nouveau au salon chaque année ?

Chaque année tout est remis à niveau. Le salon est de plus en plus connu au niveau international et attire donc les galeries du monde entier à participer. Venir à une foire c’est se rassurer avec des artistes qu’on connaît et découvrir des propositions nouvelles, des artistes et galeries moins connus. C’est aussi notre rôle d’ouvrir le salon à ces galeries. 

Le pourcentage élevé de galeries nouvelles est un hasard provoqué. Il y a des galeries qui arrivent et d’autres qui reviennent. C’est important d’avoir ce mix.

 

Il y a trois secteurs pendant la foire : General, Insight, Process. Les deux derniers se retrouvent au niveau bas du Carreau du Temple. Cet espace semble très dur et froid et ne met pas toujours en valeur les galeries. Que répondriez-vous à cette critique ?

On ne vas pas se mentir, le niveau bas est moins glamour. Il n’y pas de lumière naturelle et nous sommes en sous-sol. Il faudrait modifier l’espace et placer l’auditorium en bas mais ce n’est pas à l’ordre du jour. Après avoir réalisé ce constat, on se rend compte que le lieu est plus dur, mais que commercialement parlant, il y a des galeries qui cartonnent.

Le collectionneur qui est dans l’échange, la découverte de nouveaux artistes pas forcément connus en France, y trouve un grand intérêt. On se rend compte que le découvreur vient plusieurs fois pendant Drawing Now Art Fair et qu’il a une plus forte attention au niveau bas, pour découvrir les galeries et artistes qu’il ne connaît pas. 

 

Io Burgard, « La contrainte du mouvement », 2018, encre et gouache sur papier, 135 x 109, Courtesy de l’artiste et Galerie Maïa Muller

Depuis 2011, le Prix Drawing Now Art Fair est décerné pendant la durée du salon. De nombreux artistes ont gagné ce prix, tels que Abdelkader Benchamma en 2015 et Jochen Gerner en 2016. Cette année, cinq artistes ont été sélectionnés en amont : Io Burgard, Damien Deroubaix, Friedrich Kunath, Lucie Picandet et Nazanin Pouyandeh. Pourquoi ce changement ? Quelle est la plus-value pour un artiste qui gagne ce prix ? Quelles sont les répercussions ?

Nous nous sommes rendus compte que la sélection sur site est plus compliquée car le comité a un temps très restreint pour faire son choix, et que très souvent le prix se joue de peu entre différents artistes. Le comité avait une sorte de frustration et a demandé à ce que le système soit modifié. Nous avons donc décidé de donner plus de poids au prix en sélectionnant en amont du salon Drawing Now Art Fair cinq artistes. Cela permet au comité d’avoir plus de temps, d’échanger et d’approfondir leur choix. Cela permet également de mettre un coup de projecteur sur cinq artistes et de montrer la diversité du dessin contemporain. Nous trouvions cela dommage de voir juste le lauréat.

Ce prix, c’est permettre à un artiste qui a déjà émergé d’avoir encore plus de visibilité. Le lauréat reçoit une dotation de 5 000 euros et une exposition. Depuis le lauréat de l’année dernière, cette exposition se fait chez nous au Drawing Lab. D’ailleurs, celle de Michail Michailov vient de se terminer. Ces dernières années cela se faisait chez Christies. Quand nous voyons les carrières de certains artistes comme Abdelkader Benchamma, qui depuis peu collabore avec la galerie Daniel Templon, nous espérons que ce coup de projecteur a participé à cette ascension.

Ana Garcia-Pineda, « La courbe de l’oubli », 2015, HD 16.9, couleur et son, 4’ 34’’ © Ana Garcia-Pineda et RocioSantaCruz

Depuis plusieurs années le dessin ne s’entend plus comme du crayon sur papier. Nous en avons à nouveau la preuve avec une nouveauté à Drawing Now art Fair : le dessin performé. Pour beaucoup de personnes c’est la première fois qu’ils entendent ce terme. Qu’est-ce que cela signifie ?

Notre volonté est de montrer toutes les dimensions du dessin contemporain avec notamment cette notion de geste et de trace. L’artiste devient l’acteur principal du dessin et se met en danger au moment de l’action face au public. Ce dernier observe la création en direct : la ligne qui se forme, la tension qui est intéressante à vivre.

La 1ère phase est l’action, et la 2nde ce qu’il en résulte ou en reste : un dessin et parfois une vidéo. Les deux seront visibles au sein du Carreau du Temple et Hors les murs.

 

Pour la 2ème année consécutive, vous instituez au mois de mars le mois du dessin. Quelle est votre volonté et les moments forts de ce mois ?

Pratiquement depuis la 1ère édition, on a mobilisé des institutions pour qu’elles montrent du dessin au moment de Drawing Now Art Fair. À l’instar de Paris Photo et la Fiac, nous souhaitons de plus en plus créer un mois du dessin, une grande fête du dessin. Cette année ce sont 14 lieux qui nous ont fait confiance.

L’idée est de fédérer autour de la figure de l’artiste et du dessin, un public éclectique à Paris et en région. Pour la première fois, nous avons un partenariat avec le Centre des Monuments Nationaux, ce qui nous a, entre autres, permis de mobiliser le château d’Oiron et celui de Villeneuve-Lembron.

Au programme ? Workshops, masterclass, rencontres et expositions dans toute la France, dans des lieux qui ont l’habitude de présenter du dessin et d’autres non. L’artiste est remis au sein du dispositif et rencontre le public. C’est intéressant de voir la réaction du visiteur qui vient, par exemple, pour le mobilier d’un château, et qui se retrouve face à des dessins auxquels il ne s’attendait pas.

L’idée est également de replacer l’artiste sur son territoire car il peut être connu en France et à l’étranger, mais pas forcément dans sa région.

 

Pierrette Bloch, « Sans titre », 1971-1972, encre sur papier, 65 x 50 cm © Atelier Pierrette Bloch

Quel est le plus de cette année ? Pour lequel faut-il venir à nouveau ?

Nous avons tout un programme de talks avec des intervenants qu’on voit parfois peu en France. Laura Hoptman, la directrice du Drawing Center New York depuis quelques mois, intervient sûrement pour la première fois dans le pays. 

Il sera également intéressant de voir les œuvres d’une figure forte comme Pierrette Bloch présentée sur le stand de la galerie Karsten Greve, et un hommage à cette femme chez Ceysson & Bénétière avec notamment Pierre Buraglio et Claude Viallat. Elle a su sortir le dessin de la feuille et inspirer plusieurs générations d’artistes.

À Drawing Now Art Fair, nous faisons en sorte qu’il y ait des artistes inscrits dans l’histoire de l’art et de jeunes artistes talentueux.

Quelles sont vos ambitions pour Drawing Now Art Fair ? Une envie de s’exporter à l’étranger ?

En Europe, pas spécialement. Nous avons décidé de renforcer notre place à Paris, tout en rayonnant autour. Sur d’autres continents comme les États-Unis, ce n’est pas l’envie qui nous manque mais économiquement parlant c’est très compliqué. L’économie du dessin reste une économie fragile et nous ne voulons pas mettre en péril Drawing Now Art fair. 

 

William Kentridge, 
Drawing for ‘Wozzeck Opera’, 2017
charcoal and red pencil on paper collage, 
paper : 17 3/8 x 18 3/4 in. (44 x 47.5 cm)
, frame : 22 1/4 x 23 5/8 x 1 1/2 in. (56.5 x 60 x 3.8 cm)
, Courtesy of the artist and Marian Goodman Gallery, New York, Paris, London. Photo credit : Cathy Carver.

Je sais que la question est difficile, mais pour finir de manière plus intime : si vous deviez citer un.e artiste, pour qui votre cœur pencherait-il ? 

William Kentridge. C’est toute l‘acceptation de la contemporanéité du dessin. C’est un artiste complet. Une exposition marquante ? Sa rétrospective au MOMA en 2011.

Drawing Now art Fair
Du 28 au 31 mars 2019
Carreau du Temple
Ouvert de 11h à 20h (19h le dimanche)
Tarifs