Rencontre avec Jeanne Balibar

Le même phrasé, le même physique longiligne, la même “bizarrerie”. Qui mieux que Jeanne Balibar pouvait incarner la chanteuse de l’Aigle noir ? Un biopic sensitif qui a emballé le public cannois, et l’occasion d’une rencontre avec la plus sensible des actrices.

Peut-on refuser d’incarner Barbara au cinéma ?

Jeanne Balibar : Ben non, à l’évidence non (rires). On ne peut pas refuser de passer un moment avec quelqu’un d’aussi singulier et émouvant qu’elle. On ne peut pas refuser un terrain de jeu aussi merveilleux. On ne peut pas refuser de traverser des situations aussi variées que celles qui sont offerte par la vie d’une telle personne. On ne peut pas non plus refuser de relever le défi d’essayer d’approcher le niveau d’intensité qu’elle avait.

En même temps, qui d’autre que vous aurait pu faire ça ? On vous le propose depuis longtemps ?

Oui, on me l’a beaucoup proposé. Il y a une évidence qui est liée à la bizarrerie. À sa bizarrerie à elle et à ma bizarrerie à moi. Elle dit souvent : « On me dit toujours que je suis étrange, mais je suis complètement normale ». C’est vrai que moi aussi j’ai cette expérience. On a soi-même l’impression d’être complètement ordinaire alors que les gens vous trouvent bizarre. C’est peut-être une des seules choses qu’on a en commun.

Une accointance de bizarre, alors. Mais comment devient- on Barbara ?

Surtout en ne se disant pas qu’on va devenir Barbara. Moi le parti que j’ai pris, c’est de travailler sur la musique et les textes de ses chansons. Elle a trois sortes de chansons. Celles où elle semble parler toute seule chez elle : « J’ai eu tort, je suis revenue dans cette ville, au loin, perdue, où j’avais passé mon enfance ». Celles où elle s’adresse vraiment à quelqu’un : « C’est parce que ton épaule à mon épaule » / « Parce que tes yeux » / « Parce que ta voix ». Et il y a des chansons héritées de la grande tradition qui sont des portraits du peuple, comme “Drouot”. Et à travers ça, on a énormément accès à elle. Ce qu’elle a à dire quand elle est seule, aux hommes qu’elle aime, ce qu’elle regarde par la fenêtre ou en flânant. J’ai beaucoup essayé de chanter les chansons pour ressentir ce que c’est que de se parler à soi-même ou à quelqu’un.

Vous avez appris la musique aussi ?

Oui. J’ai essayé d’apprendre comment étaient composée les chansons. On voit très bien les influences : Chopin, Schubert, la musique Yiddish. Ça donne aussi des indications de sensibilité. Une sorte d’humus de sensibilité. Et on entend ce que ça n’est pas. Alors que c’est la même époque, ce n’est ni les Beach Boys, ni les Clash. La grande beauté de la chanson anglo-saxonne des années 60, c’est son minimalisme. Quatre accords et cinq mots. “Let’s go surfing now” (titre des Beach Boys, Ndlr). Ce n’est pas du tout la même chose que Barbara où il y a douze suites d’accords différents, des milliards de mots à débiter à toute vitesse et des arabesques.

Beaucoup de gens se revendiquent proches de Barbara, voire se l’approprient. Est-ce que vous les avez rencontrés, comme Patrick Bruel, par exemple ?

Non, non, non. Depardieu c’est le seul que j’aurais vraiment voulu rencontrer. J’aurais aimé prendre un café avec lui, le regarder et parler d’elle ou se taire. Malheureusement, je lui ai envoyé un message qu’il n’a pas eu. Je l’ai d’autant plus regretté quand j’ai vu le spectacle extraordinairissime qu’il a fait sur elle.

Est-ce qu’on se met en danger avec un rôle comme ça ?

Non. Je ne me mets jamais en danger avec aucun rôle. Je n’y crois pas du tout à ce binz-là.

C’est marrant, vous parlez d’elle au présent.

Oui. Au fond, c’est ça l’immortalité. Les gens qui font une œuvre qui reste, ils sont toujours là. Comme présents les morts qui nous sont chers. Donc évidemment, les gens qui nous ont accompagné, ils sont là comme les proches.

Quel effet ça vous a fait d’être sélectionné à Un certain Regard à Cannes pour en faire l’ouverture ?

C’était très, très, bien, mais Thierry Frémaux (le sélectionneur du Festival de Cannes, ndlr) a totalement déconné en ne nous mettant pas en compétition officielle. D’ailleurs, ça m’a été confirmé par plusieurs membres du jury dont je tairai les noms. Bah, l’erreur est humaine (rires).

Où en êtes-vous de votre vie, de votre carrière ?

Ça y est, j’ai élevé les gosses (rires). Le second a eu son BAC l’année dernière. Depuis qu’il était entré en seconde, j’avais plus de liberté. Ces dernières années, j’ai pu m’absenter davantage de la maison et j’ai notamment beaucoup travaillé au théâtre en Allemagne. J’avais beau m’éloigner petit à petit du trajet “école primaire-boulangerie-maison” puis “collège-salle de sport-maison”, il est vrai que ça me restreignait beaucoup dans ces années-là. Donc, je suis très curieuse de découvrir ce que va être cette nouvelle phase de la vie. Je vais voir, là je retravaille au théâtre avec une pièce de Jean-François Peyret, peut-être une pièce en Allemagne, un film à l’automne et, fin 2018, je vais tourner en Colombie avec Apichatpong Weerasethakul, le réalisateur thaïlandais, un film qu’il écrit pour Tilda Swinton et moi. Ah oui, et je sors un disque qui s’appelle Balibazar.

Est-ce que vous rêviez de tout ça quand vous étiez enfant ?

Mathieu Amalric a eu une réponse magnifique en disant que faire des films qui parlent du spectacle, c’est la reconnaissance qu’on a vis-à-vis du cirque qui passe dans le village, qui nous offre une soirée de spectacle, et le désir ensuite de suivre la caravane. Je crois qu’on a tous ça en tant spectateur. Et je pense qu’enfant, j’avais très, très, fortement envie de suivre la caravane, et que j’en ai rêvé.

La rentrée, ça évoque quoi pour vous ?

Le plaisir de retrouver les amis. On revient de vacances, on est encore un peu tranquille, et on voit les amis.

Pour terminer, dans le film, Barbara dit « Fais de ta vie ce que tu veux ». Est-ce que vous avez fait de votre vie ce que vous vouliez ?

J’avais lu une fois l’interview mystère de Libé, et j’ai tout de suite deviné que c’était Philippe Katerine. La question était : « Est-ce que vous espériez autre chose de votre vie ? ». Et il répondait : « Oui, mais j’ai oublié quoi ». Oui, sûrement que je fais de ma vie ce que je veux, bien que je découvre chaque jour avec étonnement à quel point on ne fait pas ce qu’on veut dans la vie.

Un mot de conclusion ?

Non. Pas de conclusion, c’est ça mon mot de conclusion.

 

Barbara, de Mathieu Amalric, avec Jeanne Balibar et Mathieu Amalric. Biopic. Sortie le 6 septembre.