Rencontre avec Larry Clark

Photographe révélé par ses clichés des marginaux de Tulsa, consacré avec des films crus et trash comme Kids ou Ken Park, Larry Clark – 72 ans lundi prochain – poursuit son exploration de la jeunesse dépravée et désœuvrée en posant cette fois sa caméra dans notre capitale pour The Smell of Us. Rencontre avec un cinéaste toujours pas à bout de soufre.

Pourquoi avez-vous voulu filmer Paris ?

Larry Clark : Quand je suis venu au Festival de Cannes en 1995 pour présenter Kids, j’ai rencontré des adolescents dans les rues de la ville en me promenant avec mon scénariste Harmony Korine. Ils m’ont raconté des histoires intéressantes, et je me suis dit que ce serait une bonne idée de faire un film sur le fait de grandir en France. Là, beaucoup de gens du métier m’on dit que ça m’était impossible, car je n’étais pas français. C’est devenu une sorte de défi pour moi, et lorsque je suis venu à Paris il y a deux ans pour présenter la rétrospective qui m’était consacrée au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, j’ai rencontré de jeunes skateurs sur le parvis du Palais de Tokyo, et je me suis mis à écrire. Donc cela m’a pris vingt ans, mais je l’ai fait.

Ce milieu underground parisien où les jeunes festoient, boivent, se droguent et se prostituent, il est vrai ou fantasmé ?

Tout est basé sur des histoires qui sont arrivées à de vraies gens. Vos personnages font des rencontres faciles sur internet.

Les moyens de communication modernes, c’est un bien ou un mal selon vous ?

Cela fait partie de leur monde, ils ont grandi avec. Ce n’est pas à moi de dire si c’est bon ou mauvais. Mais le fait que, grâce au web, toute la connaissance soit accessible en un clic, ça me semble être une bonne chose.

Qu’est-ce qui vous fascine tant dans le sexe ?

La chose ne me fascine pas particulièrement, mais elle fait partie de nos vies. Le sexe occupe la majorité de nos pensées. Et c’est plus facile de le pratiquer maintenant. Parce que lorsque j’étais jeune, croyez-moi, c’était un challenge bien différent. (rires)

Vous considérez-vous comme un provocateur ?

Ce n’est pas quelque chose que je cultive sciemment. Dans ce film, par exemple, il y a des scènes qui me choquent moi-même.

Quelle a été la chose la plus difficile à faire sur ce film ? Jouer vous-même un fétichiste lécheur de pieds ?

Ça, c’était vraiment bizarre. Je n’avais aucune idée de ce que j’avais à faire. Je n’avais jamais rêvé de pieds, et encore moins de les lécher. Je ne comprenais même pas ce que je faisais. Mais c’était amusant, car c’était un acteur fétichiste belge qui devait le faire, et deux jours avant, il a appelé pour annuler car son médecin lui avait dit qu’il ne pouvait pas voyager à cause d’une infection des pieds. C’était le destin !

Comment arrivez-vous à convaincre vos acteurs de se dépasser ?

Ils ont tous lu le scénario et ils savaient exactement de quoi parlait le film. Ils m’ont fait confiance et je leur ai fait confiance, voilà tout.

Y-a-t-il des choses que vous vous interdisez de filmer ?

Oui, il y a des choses que je ne veux pas filmer quand je ne les juge pas nécessaires. Eh oui, je pense que tout le monde doit avoir sa propre ligne à ne pas dépasser.

Avez-vous conscience d’être un artiste culte ?

Ça fait longtemps qu’on me le dit. Ce n’est pas quelque chose qu’on choisit. Moi, je me suis contenté de travailler. J’ai commencé assez tôt, avec la photographie. Je me suis mis à montrer des choses et des gens que les autres ne voulaient pas voir. Dans mes films ou mes photographies, il y a toujours un groupe d’individus en marge que vous ne connaissez pas et dont vous n’avez certainement jamais entendu parler. Et partir à la rencontre de ces gens, c’est peut-être ce pour quoi je suis doué.

The Smell of Us de Larry Clark, avec Lucas Ionesco, Hugo Behar-Thinières et Diane Rouxel. Drame. Sortie le 14 janvier.

Découvrez l’interview “temps qui passe”

Que diriez-vous au petit garçon de 10 ans que vous étiez si vous le rencontriez dans la rue ?

L.C. : Je n’en ai aucune idée. Peut-être de rester honnête avec lui-même, et de vivre sa vie sans concessions : « Si tu fais ce que tu aimes, tu seras heureux, et ne te préoccupe pas de ce que pensent les gens. »

Qu’est-ce qui vous fascine tant dans la jeunesse ?

 

Le fait que ce soit pour chacun une période de grands changements. Je pense que grandir, c’est toujours une histoire de choses à abandonner et d’expériences à emmagasiner. Je pensais en avoir fini avec ce thème, mais je m’aperçois qu’il m’intéresse toujours. C’est en quelque sorte mon terrain de jeu, c’est là que j’ai grandi et appris. J’ai fait pas mal de films sur la jeunesse, sans vraiment me dire que c’était ce que je voulais faire, mais cela a sans aucun doute construit mon œuvre.

La jeunesse d’aujourd’hui est-elle perdue ?

Chaque génération doit faire face à ses propres problèmes. De ce point de vue, je ne pense pas que la jeunesse d’aujourd’hui soit si différente de celle d’avant. Mais c’est une question à laquelle j’ai du mal à répondre. Moi, je me contente d’observer.

Que reste-t-il de vos 20 ans ?

Je pense avoir fait tout ce que j’avais envie de faire, depuis une cinquantaine d’années. D’une certaine façon, j’ai bouclé la boucle, et j’en suis très content.

Comment vous voyez-vous à 80 ans ?

Je me vois très, très vieux. Reposez-moi plutôt la question dans cinq ans (rires).


LARRY dans tous ses états

Sa filmo

Kids (1995) Another Day in Paradise (1998) Bully (2001) Ken Park (2002) Wassup Rockers (2004) Destricted (segment Impaled, 2006) Marfa Girl (2012)

Sa bande-son

« Il y a une bande-son terrible dans The Smell of Us. Quand le film commence, certaines personnes se lèvent et se mettent même à danser dans la salle. J’ai demandé à Jonathan Velasquez et son groupe Revolt de faire la B.O. Si vous avez la chance de pouvoir le voir à Paris, foncez. Il fait une musique très rock et en même temps très novatrice. »

Son Paris

« Je suis venu à Paris de nombreuses fois dans les années 80. J’ai toujours aimé la ville et les gens, et c’est là que je me suis dit qu’il fallait que je fasse un film ici. Même si je ne parlais pas la langue, je me sentais émotionnellement proche des gens. Je les comprenais. Mais je ne voulais pas les clichés touristiques de votre capitale comme Montmartre ou le Moulin Rouge. Parce que je ne suis pas comme tout le monde, et que cela a déjà été vu dans tellement de films… »