Rencontre avec Louis Garrel

Jean-Luc Godard renaît cette semaine dans Le Redoutable, une évocation décalée en compétition au dernier Festival de Cannes. L’occasion de rencontrer le redoutable Louis Garrel, qui l’est surtout par son charme. ​


© Phillipe Aubry

As-tu hésité avant d’accepter ce film ?

Louis Garrel : C’est vrai qu’aux premiers mots de Michel Hazanavicius à propos du film, j’étais un petit peu circonspect. Je ne voyais pas très bien l’objet qu’il voulait faire. Et quand j’ai lu le scénario, j’ai reconnu des choses de son univers. Il reproduit le même motif que dans OSS ou The Artist, un homme décalé par rapport aux autres. Et j’aimais bien ça.

Ça fait peur de s’attaquer au mythe Godard ?

Non, mais après, c’est la première fois que je joue quelqu’un que le public connaît. Ça, c’est un peu effrayant, car on se demande toujours si les gens ne vont pas dire : « Le billet est faux. Donnez-moi un vrai. » Mais bon, là, on annonce d’emblée la règle du jeu, c’est de la comédie, on joue au Monopoly et ce sont de faux billets.

Est-ce que tu as essayé d’imiter Godard ?

Non, on a essayé de l’évoquer. C’est un travail de disparition. Dans presque tous les rôles que j’ai interprétés, je me présentais tel que moi-même. Donc là, oui, j’ai essayé de changer ma manière de parler. L’idéal, dans ce genre de cas, c’est même de changer sa manière de penser. C’est presque un travail de déguisement qui se rapproche du théâtre. Sur scène, on aime voir les acteurs se travestir. Au cinéma, c’est moins l’idée. On vient voir Alain Delon, on veut voir Alain Delon.

Tu arbores aussi la calvitie naissante de Godard. C’est une perruque ?

Non, on m’a rasé la moitié du crâne. C’était déjà une préparation au masque. C’était un peu bizarre. Imaginez-vous avec uniquement des cheveux sur le côté. Un jour, j’ai fait du vélo, j’avais mis un chapeau et tout à coup, il s’est envolé. J’étais plutôt classe, mais là, je me suis arrêté pour prendre le chapeau et je suis parti très vite. 

Est-ce que tu penses comme lui qu’on est mort à 35 ans ?

Non, mais je trouve ça assez glorieux pour le personnage de se remettre autant en question parce que, soudain, une jeunesse se révolte. Lui n’avait pas 20 ans en 68, mais du coup il se remet en question aussi. Je trouve ça très généreux, ces gens qui ont un geste d’admiration pour une autre génération que la leur. 

Il y a quand même un côté un peu triste, parce que lui se réveille et la jeunesse finalement se rendort. 

Oui, mais quand il y a des grandes éruptions comme ça, quand ça devient collectif comme mai 68, après, mine de rien, il y a des graines qui sont semées. C’est comme Nuit debout, même si le mouvement lui-même n’existe plus, je pense que ça a mis dans la tête des gens l’idée qu’à un moment donné, il était possible que tout le monde se réveille, qu’il faut inventer une nouvelle manière de s’organiser.


© Phillipe Aubry

Est-ce que tu avais du mal à quitter ton personnage le soir en rentrant chez toi ?

Non, par contre tu mets ton chapeau, parce que tu n’as plus de cheveux. Tu deviens un mec a chapeau.

Quel effet ça fait d’être sélectionné en compétition au Festival de Cannes ?

Moi, ça me fiche toujours un grand trac quand je présente les films là-bas, donc j’étais quand même très tendu. Après, pendant la projection, comme le film est censé être un peu joyeux et que je voyais que les gens aimaient bien, c’était plaisant. C’est vrai que les comédies, comme on est supposé attendre les rires des gens, ça fout encore plus le trac. Alors que dans les drames, on se dit : « Peut-être qu’ils aiment bien » et puis après, on se rend compte qu’ils n’aiment pas du tout.

Est-ce que tu es déçu de ne pas avoir été récompensé au final ?

Attends, est-ce que j’ai espéré ? Car pour être déçu il faut espérer. Non, je n’ai pas vraiment espéré. J’aimais bien être là-bas avec ce film-là, mais je n’ai pas vraiment espéré.

Et les Césars tu y penses ?

Non, pas du tout. C’est agréable. J’en ai eu un (ndlr César du Meilleur Espoir Masculin en 2006 pour Les Amants réguliers). J’ai été nommé deux fois. J’étais prêt à me lever. Je me suis rassis (rires). Non, on n’y pense pas trop sinon. On pense plutôt aux amis, bizarrement. Parce que quand on fait un film, on le fait aussi pour que quelques personnes apprécient le film. J’attends surtout de savoir ce qu’elles en pensent.

On te voit de plus en plus dans des comédies. C’est volontaire ?

Ça dépend. Là j’étais très content, parce que j’aime beaucoup l’humour de Michel. Après si c’est quelqu’un avec qui j’ai envie de rire ou de faire un film drôle, j’y vais tout de suite. Mais quant au genre comédie en soi, non, je ne me dis pas : « Il faut que je fasse de la comédie. »


© Phillipe Aubry

Mais depuis des films comme Mon roi ou Les Deux Amis, tu apparais quand même de plus en plus drôle.

Ah bon ? C’est vrai ? Bon, bah tant mieux ! Cool. C’est comme un terrain de jeu où j’osais m’aventurer dans la vie, mais pas au cinéma. C’est comme un défi d’arriver à apprivoiser ce genre-là.

Qu’est-ce qu’on te dit quand on te reconnaît dans la rue ?

« C’est vous, Gaspard Ulliel ? » (rires). Ça m’est arrivé cet été. Le mec me dit : « Gaspard ? – Non. – Oh désolé. » Et puis il est parti. Les jeunes premiers, parfois, on les confond. Je ne sais pas, ça doit être ça.

Que dirais-tu au petit Louis de 10 ans si tu le croisais aujourd’hui ?

De suivre plus attentivement les cours de mathématiques, parce que si tu lâches deux années à la suite, tu ne peux plus rattraper. C’est toujours agréable de pouvoir nager dans l’abstraction mathématique, mais moi, je suis nul. Nul ! En première, ça m’a un peu humilié quand même. L’incapacité que j’avais à résoudre des problèmes qui, quand même pour tout le monde, avaient l’air d’être des problèmes élémentaires. Tu sais le genre « S’il y a quatre chaussettes dans un sac… ». Bah, non, moi je n’y arrivais pas. 

Et la rentrée, ça évoque quoi pour toi ?

Ce moment incroyable où l’on pense qu’on va résoudre le manque d’envie de travailler à l’école par l’achat des fournitures (rires). Allez, on reprend tout à zéro, on achète l’agenda. On arrive à tenir pendant deux, trois jours, et puis finalement, il est tout taché. Et alors qu’on l’a, là dans le sac, on commence à noter les devoirs sur un autre cahier. 

Pour terminer, est-ce que tu as fait de ta vie ce que tu voulais en faire ?

Non, non, je ne crois pas. Parce qu’on est toujours, d’une certaine manière, insatisfait. 

Un mot de conclusion ?

Attends, qu’est-ce que je pourrais dire ? J’imagine les gens dans le métro qui lisent le journal le matin. Je pourrais dire : « Bonne journée. »
 

Le Redoutable, de Michel Hazanavicius, avec Louis Garrel, Stacy Martin, et Bérénice Bejo. Comédie dramatique. Sortie le 13 septembre.