Rencontre avec Laurent Sciamma, un humoriste en croisade contre le patriarcat

Oui, on peut rire des relations hommes-femmes sans se complaire dans des préjugés sexistes. Et oui, on peut défendre ses idées sur scène sans donner des leçons. C’est ce que prouve le trentenaire Laurent Sciamma avec son hilarant seul-en-scène « Bonhomme », bientôt de retour au Café de la Gare. 

Un humoriste post-« me too »

 

© Laurent Sciamma

 

Qu’est-ce qu’un humoriste post « me too » ? En 1h25, Laurent Sciamma nous en donne un parfait exemple. Le frère de l’icônique réalisatrice Céline Sciamma a peaufiné son « Bonhomme » pendant des années, après avoir lâché son job dans le graphisme pour se lancer dans l’écriture. Bondissant, clownesque, bourré d’autodérision, il crée une forme de rire éminemment politique, sans cynisme ni violence. Le comédien se confie à cœur ouvert sur sa virilité proche de « celle d’un suricate », avant une diatribe sur la carrière de Rogé Cavaillès et une plongée dans les souvenirs traumatiques de cours de judo. C’est l’histoire d’un mec sensible et loufoque, capable d’expliquer pourquoi tous les hommes devraient se comporter en alliés du féminisme avec une limpidité réjouissante.  Rencontre avec un stand-upper connecté à son époque.

Comment en êtes-vous venu à consacrer ce spectacle au féminisme et à la masculinité ?

Quand j’ai commencé à écrire, je suis allé chercher dans mes histoires personnelles : le fait d’avoir grandi avec deux sœurs, d’être quelqu’un de plutôt sensible et empathique, en décalage avec les codes de la virilité. J’avais l’intuition qu’il y avait quelque chose de comique à en tirer, que c’était quelque chose de différent dans le paysage humoristique. Et puis #Metoo est arrivé, ça m’a responsabilisé, j’ai eu envie d’exprimer mon enthousiasme face à ce moment politique important et émouvant. D’autant qu’il y avait un grand déficit de parole masculine solidaire. Je me suis rendu compte que c’était de ça dont j’avais envie de parler.

Votre spectacle pointe l’absurdité des injonctions de la masculinité, dès la cours de récréation, dès les jeux qu’on propose aux enfants. C’est quelque chose que vous avez constaté très jeune ?

Oui, dès l’enfance, j’ai le souvenir de m’être senti en décalage. Je ne comprenais pas ce qu’on attendait de mois, ni les rapports qu’on créait entre nous, qui passaient par la compétitivité et l’agressivité. Ça n’était pas dans mon logiciel affectif. Mais surtout, je voyais bien comment même si je souffrais de ces injonctions, les filles en étaient les premières victimes. Car être un garçon doux et timide, ça restait toujours mieux vu que d’être une fille.

Dans votre posture sur scène, il y a quelque chose de très horizontal. Vous riez avec le public, vous vous moquez de vous-même, vous sautillez partout. Rien à voir avec les humoristes cyniques et pince sans rire, qui ont été très à la mode sur les plateaux télé français ces dernières années. C’est important de vous placer sur un pied d’égalité avec le public ?

Mon humour totalement premier degré, c’est quelque chose de très simple et sincère. Je décide de me moquer de moi-même d’abord, du fait que je suis tout sauf le mâle alpha. Là-dedans, je n’ai rien inventé, ça fait partie d’une tradition en France : Gad Elmaleh, dans son sketch sur le blond, défend une version alternative de la virilité. On a aussi Jamel Debbouze qui par sa voix, son corps, son handicap, s’amuse à déplacer les clichés des hommes puissants. C’est une figure classique, on trouve déjà ça chez Charlot ! Avec son corps dégingandé, maladroit, il agit comme un grain de sable dans la machine des puissants. Dans ces personnages, il y a déjà cette idée de rigoler de notre fragilité et des complexes qui peuvent aller avec. Moi, j’ai voulu partir de ce ressort comique et l’affirmer comme quelque chose de politique, pour parler de mes privilèges. Car même si je donne à voir un personnage fragile, dans une société patriarcale, en tant qu’homme, j’ai du pouvoir.

 

« Je ne vois pas pourquoi faire rire, ça serait forcément au détriment des plus faibles »

 

Avec votre spectacle, on découvre une forme d’humour non oppressif, jamais homophobe, ni raciste, ni misogyne. Que répondriez-vous à ceux qui pensent qu’on ne peut plus rien dire ?

Si un humoriste dit ça, il décide d’être insensible à une partie de son public, à ceux qui se sentent blessés par certaines blagues.  Fondamentalement, il a le privilège de s’exprimer, et il ne se pose pas la question des conséquences que cela peut avoir chez ceux qui l’entendent. Je n’envisage pas du tout les choses comme ça. Et puis je ne vois pas pourquoi faire rire, ce serait forcément au détriment des plus faibles ! On peut parler de sujets graves de façon inventive et juste, au lieu d’utiliser des clichés qui se contentent de prolonger une domination.

Les choses semblent être en train d’évoluer. Il y a en ce moment une nouvelle génération d’humoristes qui parvient à faire rire sans dénigrer les plus faibles.

Oui, des gens très créatifs, et très influencés par l’humour anglo-saxon comme Roman Frayssinet, Tania Dutel, Marina Rollman… Ils développent un humour qui leur est propre, vont chercher dans l’absurde, créent des choses audacieuses et modernes.

Comment avez-vous vécu la soirée des César, dans laquelle votre sœur Céline Sciamma était nommée pour Portrait de la jeune fille en feu, et où Roman Polanski a finalement été récompensé ?

Je l’ai pris comme une grande claque dans la gueule. Quand on fabrique de la culture, on a une responsabilité énorme, celle de représenter, de donner à voir, de cultiver des imaginaires. Les remises de prix sont toujours politiques. L’Académie des César, ici, a choisi de se placer du côté des agresseurs, et de ne pas du tout faire place à une proposition alternative.

Puisque c’est l’une des questions que pose votre spectacle : pour vous, quelle est la bonne attitude à avoir face au mouvement féministe ?

Je n’ai pas la prétention de connaître LA bonne attitude, mais je dirais qu’il faut l’accueillir comme une vraie opportunité de se remettre en question, et donc de grandir ! Ça implique de se regarder dans une glace pour comprendre comment le système politique s’incarne dans notre comportement et dans notre rapport aux femmes. Une fois qu’on a pris conscience de son pouvoir, si on a un vrai désir d’égalité, on peut se demander ce qu’on veut en faire : écouter vraiment les femmes, sensibiliser les hommes autour de nous, soutenir la lutte et y participer… Tenter d’agir comme un allié.