Stéphane Beaujean : « Morris cachait son art »

On n’a pas souvenir d’une aussi belle et savante monographie consacrée à Morris, quinze ans après la mort du génial créateur de Lucky Luke. Rencontre avec l’un des commissaires de l’exposition d’Angoulême, le critique Stéphane Beaujean.

Morris a mis du temps à être reconnu. Comment l’expliquez-vous ?

Chez Hergé par exemple, nous voyons un geste artistique plus déclamé. Celui de Morris est tellement caché que nous devons le chercher. Et puis il y a une autre raison : Morris a gardé ses planches qui sont restées classées, rangées, à l’abri des regards alors que celles de Hergé et de Franquin se promènent un peu partout. Personne n’avait le droit de les voir. On le sollicitait pour organiser des expositions mais il refusait. Sa famille possède presque 100 % de tout ce qu’il a produit. Nous le savons aujourd’hui, la reconnaissance artistique passe par la reconnaissance des musées et du marché de l’art qui vous donne une cote et confirme votre valeur.

 

Vous avez réussi à convaincre ses héritiers facilement ?

Il y a quelques années, une exposition s’était déjà tenue à Angoulême sur Morris, mais sans planches originales. Les gens ont été très mécontents. Autant dire que je craignais un refus. Mais sa veuve et ses nièces ont accepté de faire une entorse aux volontés de Morris pour monter l’expo. Elles ont compris que l’époque avait changé, que les réticences de Morris venaient d’un autre temps. J’avais tout de suite songé au titre L’art de Morris, et non L’art de Lucky Luke. Je préférais placer en tête le nom de l’auteur plutôt que celui de la licence. Tout s’est très bien passé. Nous avons pu obtenir les planches en noir et blanc, mais beaucoup d’autres, en couleurs, sont restées hors de notre portée. Un mystère entoure encore son œuvre.

 

Qu’est-ce qui distingue Morris des autres dessinateurs ?

Pendant dix, douze ans, Morris est dans la recherche. Il erre, commet des erreurs, s’interroge, et trouve enfin la formule qui lui apporte un succès énorme. Lucky Luke se vendra bien plus que Spirou. Une période de gestation aussi longue est rare. Quand vous êtes critique, ce « work in progress » est du pain bénit. C’est passionnant.

 

Quel est, selon vous, l’épisode de Lucky Luke le plus artistiquement abouti ?

J’aime beaucoup tout ce qui entoure la diligence, La Diligence donc, Le Pied Tendre, Canyon Apache. Morris et Goscinny sont au sommet de ce qu’ils voulaient faire, en pleine maîtrise de leur projet. Le dessin est parfait, les histoires géniales, les personnages bien campés. Ils sont à l’apogée. Bientôt, l’ennui, la routine viendront. Goscinny va mourir. Mais à cette époque, après des années de travail, ils déboulent les albums à une vitesse hallucinante. Ils s’amusent comme des petits fous. J’ai toujours senti une grande potentialité théâtrale dans Lucky Luke. Ce n’est pas pour rien que j’apprécie un autre épisode, Le Cavalier blanc (1975) qui traite du théâtre, de la scène et du monde. J’aime bien aussi Le Grand Duc (1973), pour la manière touchante dont il traite les femmes. La bande dessinée était alors souvent misogyne et sexiste.

 

Avec ce livre très savant que vous consacrez à Morris, en décortiquant son « art », ne craignez-vous pas d’abimer nos souvenirs d’enfance ?

Je ne pense pas que réfléchir sur Lucky Luke ait forcément oblitéré nos souvenirs d’enfance. La part d’innocence qui accompagne ce héros, et ses aventures, restera toujours présente en nous.

 

 

Stéphane Beaujean, Jean-Pierre Mercier, Gaëtan Akyüz et Vladimir Lecointre, L’Art de Morris, Dargaud, 45 €, 310 pages. 

Exposition : L’Art de Morris – L’homme qui inventa Lucky Luke.  Musée de la bande dessinée d’Angoulême. Du 28 janvier au 18 septembre.