Stéphane Duroy, l’inconsolable

Au BAL, découverte d’un photographe ultra-sensible dont l’œuvre fait réfléchir aux blessures de l’Europe et du monde.

L’exposition proposée par le BAL est à la fois la présentation formelle, façon rétrospective, du travail d’un artiste, et une plongée vertigineuse et abrupte dans les méandres de son processus créatif. Stéphane Duroy est photographe, et (de plus en plus) plasticien. Ses photos sont rares et chacune est essentielle. Jusqu’à Unknown, son dernier projet évolutif, chacun de ses livres était une sorte d’objet définitif, qui explore un sujet en quelques images, prises patiemment, le temps de voyages qui se sont étendus sur des années, voire des décennies. L’exposition du BAL montre donc, dans un premier temps, des tirages de chacun des projets de l’artiste, ainsi que les livres qui correspondent à ces projets, à consulter librement (et absolument, c’est superbe) : L’Europe du silence, par exemple, publié en 2000, présente 20 images d’un travail initié par Duroy dans les années 80, lorsqu’il est parti « à la recherche de son identité et de la mémoire d’une Europe ébranlée par deux conflits mondiaux et de multiples dérives totalitaires » dans les lieux-blessures comme Douaumont, village presque rayé de la carte pendant la bataille de Verdun, Auschwitz, Berlin, Lodz… Il y a aussi Distress, paru en 2011, entamé en 1977, dans lequel il raconte « la réalité de l’humain, des laissés pour compte des ouvriers et des marginaux plongés dans la détresse d’une Angleterre thatchérienne en pleine mutation ». Stéphane Duroy est également parti aux États-Unis, en quête de traces des exilés européens : « Nous les Européens, avons construit le rêve américain, cette illusion monumentale à laquelle chacun de nous fait semblant de croire », écrit-il. De ce périple est né en 2007 Unknown, un nouveau projet qui rassemble sobrement des images mélancoliques et désenchantées du nouveau monde. C’est alors que, s’éloignant d’une photographie pure, et dérivant volontairement vers une pratique plus plastique, l’artiste décide de réinventer Unknown en versions successives, encore et encore (again and again), qu’il retravaille en coupant, collant, colorisant, superposant, ajoutant lettres au pochoir, documents d’archive, photos trouvées…

De ce processus vivant, la seconde partie de l’exposition rend compte avec un dispositif qui s’immerge profondément au cœur de la démarche toujours en mouvement de Stéphane Duroy. L’artiste apparaît inquiet, inlassable, écorché vif par l’Histoire en train de reproduire ses pires erreurs, mélancolique jusqu’au désespoir, mais aussi sensible à la poésie visuelle d’un monde où chaque trace peut devenir œuvre et avide de se dépasser et réinventer ses propres codes. Toutes les versions d’Unknown sont rassemblées dans un document adjoint au livre Leporello paru pour l’exposition, qui constitue une 29e version du travail toujours en cours, opportunément intitulé « tentative d’épuisement d’un livre ». Qu’il finisse ou non par épuiser son projet, celui-ci nous offre une vue unique sur un monde intérieur précieux, sincère, et bien que très sombre, ardent et talentueux. En un mot : émouvant.

Stéphane Duroy. Again and Again, jusqu’au 9 avril, au BAL, 6, impasse de la Défense, 18è, mercredi 12h-21h, jeudi 12h-22h (attention l’espace est souvent occupé par des conférences à partir de 20h, vérifier sur le site), vendredi 12h-20h, samedi 11h-20h, dimanche 10h-19h, fermé le lundi et mardi, tarifs : 6 et 4 €. Tél : 01 44 70 75 50. L’exposition se prolonge jusqu’au 8 avril chez LEICA, 105 – 109, rue du Faubourg Saint-Honoré, 8è, accès libre. A lire : Unknown, tentative d’épuisement d’un livre, de Stéphane Duroy (Le BAL/Filigranes édition), 40 €.