Ugo Rondinone déclare sa flamme

Le poète américain John Giorno, icône underground, proche d’Andy Warhol, est à l’honneur au Palais de Tokyo. Une rétrospective événement, en forme de déclaration d’amour.

Palais de Tokyo oblige, Ugo Rondinone : I ♥ John Giorno sort des sentiers battus. A personnage hors norme, exposition hors norme. Les diverses installations représentant les huit chapitres imaginés par Ugo Rondinone comme autant de « facettes de l’œuvre foisonnante de Giorno », deviennent des créations artistiques à part entière. Le contenant importe autant que le contenu. Entre chaque salle, un dédale de couloirs, comme un sas de décompression. L’exposition, quelque peu labyrinthique, donne parfois l’impression d’une balade dans le cerveau de John Giorno, comme si à chaque nouvelle salle on pénétrait dans une partie de son imaginaire.

Une expo-œuvre

Le chapitre 2 est peut-être le plus impressionnant. La pièce, aux volumes gigantesques, a des allures de cathédrale et de bibliothèque. Sur les murs, du sol au plafond, imprimés sur divers papiers aux couleurs tonitruantes, s’étalent en une spectaculaire mosaïque psychédélique, les écrits, dessins et archives personnelles de Giorno auxquels s’ajoutent le plus grand rassemblement de ses fameux poèmes visuels. Incursion intime et artistique dans la mémoire du poète. Partagé entre admirer ce papier peint d’un genre nouveau et consulter les photos de famille et autres manuscrits originaux mis à disposition, on flâne, on prend son temps, comme apaisé dans ce grand cocon coloré.

Plus loin, une installation vidéo. Sleep, film réalisé en 1963 par l’ami et l’amant de John Giorno, Andy Warhol est diffusé sur plusieurs écrans accrochés aux murs et sur une immense toile, posée au milieu de la pièce. On y voit le poète, dénudé, endormi et vulnérable car soumis aux regards des visiteurs. Comme Alice passe de l’autre côté du miroir, on passe de l’autre côté de l’écran, on contourne cette toile, pour découvrir la face cachée, l’envers du film. La toile et sa vidéo ne sont plus des surfaces planes mais des objets tridimensionnels. Multiplier les supports pour répandre l’œuvre, ne pas la cantonner à un format fixe et immuable mais en faire une création mouvante et évolutive, presque vivante, voici sans doute l’une des principales obsessions de John Giorno. Une lubie qu’il met au profit de son art premier, la poésie.

La poésie autrement

Dans les années 60, alors que peintres, musiciens et écrivains, surfant sur la vague underground, réinventent leur discipline, John Giorno se désole de voir la poésie demeurée classique et confidentielle. Pour lui la poésie est un virus qui doit contaminer un maximum de personnes. Un virus-remède à une société américaine à la dérive, celle de la guerre du Vietnam, de la junkfood et du sida. Porté par cette ambition d’épidémie poétique, il organise en 1969 l’opération Street Works à l’occasion de laquelle lui et six autres personnes chaussent des patins à roulettes et partent distribuer des poèmes dans les rues de New York. Une performance reprise ici dans les allées du Palais de Tokyo et qui fait écho à l’une de ses œuvres les plus marquantes, également proposée dans l’exposition, Dial a poem, Appelez un poème.

L’idée est simple mais géniale : composer un numéro et entendre à l’autre bout du fil un poème, scandé, murmuré, crié, slamé… La poésie s’entend, et se vit. Casque sur les oreilles, coupé du monde, nous voilà confronté à l’univers à la fois cynique et mélancolique de Giorno, à sa prose dynamique, pleine de césures et de ruptures de rythme, comme hachée par les battements d’un cœur ou les souffles d’une respiration. Sacrée expérience.