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Un “Atelier” ouvert au public

C’est assez rare pour être signalé : L’Atelier, l’un des chefs-d’œuvre de Gustave Courbet conservé au musée d’Orsay, s’offre actuellement une mise en beauté sous l’œil attentif des visiteurs.
Pendant un an, la toile monumentale va rester visible et l’on va ainsi pouvoir suivre le travail des restaurateurs en direct. Ce tableau complexe au destin mouvementé va sans doute finir par révéler quelques-uns de ses mystères.

Tout d’abord, c’est la taille gigantesque de la toile qui surprend. Vingt-deux mètres carrés, soit la superficie d’un petit studio à Paris. En 1854, quand Gustave Courbet entreprend de peindre L’Atelier, ce sont en général des tableaux montrant des scènes historiques qui ont droit à de tels formats.
Depuis un peu plus d’un mois, le chef-d’œuvre se refait une beauté. Une immense vitrine en verre installée tout autour isole les restaurateurs tout en permettant aux visiteurs d’être spectateurs du travail en cours des experts.

Ce dispositif exceptionnel a ses raisons. Isolde Pludermacher, conservateur au musée d’Orsay en charge du projet, s’en explique : « C’est par souci de transparence dans tous les sens du terme ! Il nous a paru important, que cette œuvre marquante dans l’histoire de l’art reste visible, et qu’en même temps le public puisse voir toutes les étapes de notre travail. Une restauration peut prêter à toutes sortes de fantasmes, et cela montre également que nous n’avons rien à cacher. » Pour l’équipe de restaurateurs qui vont travailler quotidiennement sur place, l’expérience est inédite. « C’est la première fois que nous allons exercer notre métier de cette façon. Les gens sont curieux et plutôt bienveillants. Certains n’hésitent pas à attendre qu’on sorte de notre boîte en verre pour nous poser des questions », témoigne la restauratrice Cécile Bringuier.

La toile a traversé plus d’un siècle de façon assez chaotique. Si Gustave Courbet l’a conservée jusqu’à sa mort en 1877, elle a été ensuite récupérée par l’une de ses sœurs. En 1881, le marchand d’art Haro en fait l’acquisition. Il va la garder jusqu’en 1897, puis le banquier et collectionneur Victor Desfossés devient son nouveau propriétaire. L’Atelier servira de toile de fond à un théâtre amateur. En 1919, le tableau passe dans les mains de la galerie Barbazanges et l’année suivante, c’est l’État qui en fait l’acquisition. D’abord exposé au musée du Louvre, il est conservé au musée d’Orsay depuis son ouverture en 1986. L’Atelier a aussi beaucoup voyagé, de multiples déplacements qui ont participé à son altération. Aujourd’hui, il est encrassé, certaines parties ne sont même plus du tout visibles. La restauration va donner un second souffle indispensable à cette œuvre dont la complexité voulue par l’artiste lui-même n’aide en rien au travail des experts, qui sont toujours dans le questionnement concernant certains points.

La maîtresse de Baudelaire

Le format impressionnant du tableau s’explique par un événement important, l’Exposition universelle de 1855 à Paris. Gustave Courbet veut frapper les esprits. Il décide de peindre L’Atelier comme un manifeste. Mais la toile est rejetée par le jury. Difficile d’en connaître les raisons, cependant sa taille pourrait en être une. Fou de rage, l’artiste décide de faire construire à ses frais un bâtiment qu’il va baptiser le Pavillon du réalisme, pour présenter en parallèle à l’Exposition sa propre rétrospective à travers une quarantaine de toiles dont L’Atelier. « C’est la première fois qu’un artiste conçoit une exposition sur son œuvre. Bien sûr, il se cache derrière tout ça pas mal de vanité de la part de Courbet, il est très ambitieux et aime faire parler de lui. Il adore être caricaturé, par exemple, mais à sa décharge, il a un vrai projet artistique » indique Isolde Pludermacher

En effet, le peintre veut donner un second souffle à la quête de vérité dans le monde de l’art. Il devient le chef de fil du réalisme, dans un esprit lié à la bohème. Le tableau se divise en trois parties, et Courbet s’est lui-même mis en scène au beau milieu, peignant un paysage avec à ses côtés une femme muse, nue. « C’est le monde qui vient se faire peindre chez moi », indique l’auteur de L’Atelier. Le groupe à droite représente « les amis, les amateurs du monde de l’art ». Parmi eux, Baudelaire, le philosophe Proudhon, et son mécène Alfred Bruyas. À gauche, « le peuple, la misère, les exploités, les exploiteurs, la mort, un chasseur qui pourrait avoir les traits de Napoléon III, un prêtre… »

La compréhension de la toile est donc au cœur des préoccupations, d’autant plus que Courbet est intervenu à plusieurs reprises sur son tableau. On sait par exemple qu’il a masqué le portrait de la maîtresse de Baudelaire, Jeanne Duval, placée à sa droite, car ce dernier ne souhaitait pas rendre publique sa vie privée. Avec le temps, le visage de la jeune femme réapparaît de façon fantomatique sur la toile. Que faire, alors ? Pour l’instant, les réunions vont bon train à ce sujet entre les experts.

« On va bien sûr laisser ce témoignage ; on ne va ni la recouvrir, ni la laisser davantage transparaître », précise Isolde Pludermacher. Autre grande difficulté, le fond du tableau est très compliqué à lire aujourd’hui à cause des couches de vernis qui se sont superposées au fil des ans. Là aussi, l’allègement devrait permettre de retrouver les nuances initiales de la toile. Dans cette salle dédiée à Gustave Courbet située au rez-de-chaussée du musée d’Orsay, il faut dont s’asseoir sur la banquette centrale et observer les restaurateurs à l’œuvre. N’hésitez pas à y retourner dans l’année pour admirer l’avancement de leur travail et la renaissance de ce tableau hors norme.