Un tango en bord de mer

Sémiologue de l’intime, Philippe Besson s’attache livre après livre, à sonder le vif des relations humaines. Son rayon ? Le face-à face : idéal pour ausculter le processus chimique provoqué par le voltage élevé des affects et observer la déflagration fatale !

Huis clos

Pour sa première incursion au théâtre, l’auteur nous mène sur les pas d’un quinqua bohème (écrivain à succès) et d’un jeune « chien fou » (à fleur de nerfs). Ces deux-là se sont aimés à se faire mal, avant de se retrouver dans le bar d’hôtel d’un palace du bord de mer, deux ans après une rupture violente sans explications. Ils ont une nuit pour traverser les rivages accidentés de cette relation convulsive (quasi pasolinienne) et se mettre à nu.

Leur amour est-il en cale sèche ou insubmersible ? Tomberont-ils les masques ? Pour raconter cette histoire intime haletante, Besson déroule une écriture à la musicalité suspendue, entre dialogues houleux et longs silences ombrageux. Mieux, en s’employant à traquer l’amour par-delà le genre, il évite l’écueil majeur d’un tel sujet : la déferlante de poncifs !

Ce parti pris donne toute sa force à ce pas de deux, tour à tour sensuel et heurté, que Jean-Pierre Bouvier et le Belge Frédéric Nyssen (merveilleusement accordés) portent à incandescence. Le public est ferré. Une gamme de sentiments complexes passent par les regards et les corps, car nos deux athlètes du plateau ne fabriquent pas l’émotion, ils la recréent, de très loin, de très profond, comme ces lames de fond qui secouent la mer.

Le dispositif onirique (Edouard Laug), la boîte à lumière graphique (Laurent Béal) et la mise en scène subtile (Patrice Kerbrat) restituent avec style cette atmosphère de bateau ivre. Rien de moins qu’un troublant huis clos dramatique : ce qu’il remue en nous est insaisissable. Aussi insaisissable que la matière humaine.